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À propos de LA PEUR

J'ai rédigé ce texte en avril 2022 pour la revue ÉTUDES, qui n'a finalement pas souhaité le publier, pour des raisons qui tiennent aux débats internes à l'Église.


Il y a quelques mois, alors que nous créions ma dernière pièce, La Peur, au théâtre des Célestins à Lyon, Nathalie Sarthou-Lajus m'a proposé d'écrire un texte à son sujet, comme je l'avais fait à propos de ma pièce précédente, Olivier Masson doit-il mourir ? J'ai mis des mois à devenir capable d'une telle démarche. Car pour écrire sur cette pièce, il me fallait l'avoir comprise. Je rédige mes pièces dans un curieux mélange de clairvoyance et de méconnaissance : je construis une structure rigoureuse, conscient de mes effets ; mais le récit repose sur des intuitions que je peine à expliquer et dont je ne comprends le sens que bien plus tard. La phase d'écriture est une recherche active et dialectique de son propre centre dérobé. Ce fut particulièrement le cas pour La Peur. Pièce complexe : on croit au départ que la pièce portera sur un premier thème, avant qu'un second ne s'invite, puis un troisième, à la faveur d'une série de dévoilements successifs.

Reprenons les choses au départ : la pièce raconte l'histoire fictive du père Guérin, un prêtre privé de paroisse en raison d'une liaison amoureuse qu'il n'a pas voulu interrompre. Devenu officieusement le confesseur des « double-vies » des hommes d'Eglise, il reçoit un jour la visite du père Grésieux, prêtre pédocriminel. Le père Guérin décide de le dénoncer à la justice, ainsi que l'évêque Millot, au courant des agissements du père Grésieux, mais qui ne l'avait pas sanctionné.

La pièce débute lors d'une visite que rend l'évêque Millot au père Guérin, à la veille de l'ouverture de son procès, pour le convaincre de retirer son témoignage contre lui. Guérin cédera et retrouvera une paroisse.

Quelque temps plus tard, un jeune homme autrefois victime du père Grésieux rend visite au père Guérin. Très véhément, il cherche à comprendre pourquoi le père Guérin a retiré son témoignage. Les deux hommes entament une curieuse relation, qui constitue le cœur de la pièce. Peu à peu, les secrets de Guérin émergent. Le dialogue entre les deux hommes devient une boîte à images d'où surgissent les souvenirs d'une histoire douloureuse.

Le moteur dramatique de la pièce repose sur le dialogue évolutif entre les deux hommes – Guérin et Morgan. Le second cherche à obtenir du premier l'aveu de sa faute (le faux témoignage) et la promesse qu'il la rattrapera. Il comprend peu à peu que pour obtenir cela, il devra aider le père Guérin à dénouer un nœud plus ancien : une histoire d'amour que le prêtre a vécue avec un jeune homme, Tawfik, alors qu'il était en ermitage aux portes du désert marocain.

Mais sans doute Morgan devra-t-il lui aussi s'affranchir de son désir de vengeance pour obtenir un apaisement qui ne ressemble pas à ce qu'il se croyait chercher.

Ainsi, tout commence par la question des pédocriminels et de la mansuétude dont ils ont bénéficié à l'intérieur de l'Eglise. Puis, le sujet de la pièce bifurque et s'attache à la question de l'homosexualité des hommes d'Eglise. À la faveur du dialogue avec Morgan, nous découvrons l'histoire d'amour vécue par le prêtre avec Tawfik, et la pièce semble encore changer de sujet : nous abordons alors les difficultés des amours asymétriques, marquées par une différence d'âge, de statut et d'origine géographique, et empoisonnées par un inconscient post-colonial. D'un point de vue narratif, tous les thèmes finissent par converger. Mais cette structure en poupée gigogne m'a parfois été reproché par des auditeurs qui, j'imagine, apprécient une forme de limpidité thématique : il faut savoir sur quoi la pièce porte, de quoi elle parle, et ne pas avoir l'impression qu'elle se disperse. Cela dit, la plupart de nos spectateurs ont compris, je crois, que cette complexité thématique cherchait à épouser les méandres d'une enquête progressive, qui ne peut savoir dès le départ ce qu'elle cherche. Et surtout, que cette diversité de thèmes était le seul moyen d'aborder l'aspect systémique d'un phénomène qu'il serait réducteur de nommer de façon univoque. Dans le cheminement complexe proposé par la pièce, tout se tient, il me semble. Mais je ne l'ai moi-même compris qu'après en avoir écrit les premières versions. C'est cette cohérence que je vais essayer d'expliquer ici, en m'appuyant sur les écrits de deux compagnons de route de ce projet : le sociologue Josselin Tricou et le prêtre et théologien James Alison, dont l'œuvre et la personne ont beaucoup influencé mon écriture.

1. Homosexualité et pédocriminalité

C'est une pièce où il est question de l'homosexualité des hommes d'Eglise d'une part, et de pédocriminalité d'autre part. N'est-il pas dangereux de mêler les deux choses ? Depuis une directive vaticane de 2005, les personnes homosexuelles n'ont pas le droit d'être ordonnées prêtres1 : s'appuyant sur le fait que les victimes de prêtres sont majoritairement des petits garçons, une partie des membres du clergé considère que la pédocriminalité dans l'Eglise est due aux homosexuels et à leur incontinence sexuelle, caractéristique de leur orientation.

Le sociologue Josselin Tricou, auteur du livre Des soutanes et des hommes, et membre de la CIASE, a fait un sort à cette hypothèse absurde2. La confusion entre pédocriminalité et homosexualité apparaît comme une tentative de l'Eglise de s'absoudre en projetant la responsabilité sur une sexualité minoritaire qu'elle condamne par ailleurs. Outre qu'elle aggrave l'homophobie chrétienne, cette confusion détourne l'Eglise de la véritable source de sa criminalité interne. Dès lors, faire une pièce qui parle à la fois d'homosexualité dans le clergé et de pédocriminalité, n'est-ce pas courir le risque de reconduire cette confusion ?

Et pourtant, il y a un lien, certainement, entre les deux phénomènes. Mais pas celui que l'Eglise suppose (les homosexuels, parce qu'ils pratiqueraient une sexualité « intrinsèquement désordonnée », seraient naturellement enclins à des actes pédocriminels) ; un lien d'une autre nature, structurel, formulé par James Alison, et dont il me semble que ma pièce peut aider à la compréhension.

Durant le pontificat de Jean-Paul II, le développement d'une théologie exaltant le mariage plus encore que la vie consacrée, conjugué à la crise institutionnelle post-Vatican II, a incité un grand nombre de prêtres hétérosexuels à quitter l'Eglise pour fonder une famille ; par ailleurs, la sécularisation des sociétés occidentales a entraîné une crise des vocations et un resserrement du bassin social de recrutement des prêtres : c'est à présent presque exclusivement la bourgeoisie conservatrice qui fournit à l'Eglise son personnel clérical3. Un milieu très homophobe, au sein duquel se découvrir homosexuel est interprété par certains jeunes hommes comme le signe d'un appel à une vie consacrée. Cela entraîne deux choses : la surreprésentation des personnes de tendance homosexuelles dans l'Eglise4 ; et dans le même temps, leur conservatisme sur les questions de sexualité, puisque ce conservatisme est à l'origine du rejet de leur propre sexualité et leur choix de la vie religieuse. L'enquête du journaliste Frédéric Martel démontre de manière très convaincante que, généralement, les personnes les plus homophobes dans l'Eglise sont celles dont on découvre sans peine qu'ils sont des homosexuels « du placard », pratiquants ou non5.

Pendant des siècles, l'Eglise n'était pas plus homophobe que le reste de la société. Elle offrait un asile pour des gays et des lesbiennes qui préféraient la vie communautaire unisexe à l'inconfort d'une existence conjugale imposée. Ces dernières décennies, alors que l'homophobie a profondément reculé dans les sociétés occidentales, l'Eglise aurait pu accompagner le mouvement et revendiquer d'avoir été ce refuge. Mais pour les hommes qui la composent, c'eût été admettre ce secret honteux indissolublement lié à leur vocation. Plutôt que d'épouser l'évolution des mentalités, l'Eglise s'est donc attachée à trouver des justifications doctrinales à son homophobie, ce dont elle s'était peu souciée durant les vingt siècles qui avaient précédé. « L'Eglise condamnait déjà l'homosexualité, précise Josselin Tricou, mais à partir des années 1980, la question s'autonomise des autres points d'éthique sexuelle. »6

Ainsi, cette institution, longtemps gay-friendly dans un contexte de persécution généralisée des homosexuels, est-elle devenue une institution violemment et explicitement homophobe pour l'extérieur. À l'intérieur, l'ambiance est à la miséricorde, à la compréhension, et l'ancienne règle prévaut : don't ask, don't tell. Les nombreuses enquêtes de terrain de Josselin Tricou montrent que les hommes d'Eglise sont nombreux à pratiquer une sexualité, le plus souvent de nature homosexuelle, et que cela ne pose pas problème à grand monde tant que ça ne se sait pas et qu'on le dissimule par une couche d'homophobie publique.

Mais cette fréquentation du mensonge et de la dissimulation n'est pas sans conséquence. Ces hommes sont habitués à la double vie et au double discours. Ils condamnent publiquement ce qu'ils pratiquent en privé ; sans doute ont-ils l'impression ainsi de donner des gages, de brouiller les pistes, voire d'assurer leur salut, pour les plus déchirés d'entre eux, en dénonçant ces tendances qu'ils haïssent en eux-mêmes. On ferme les yeux sur les errances du collègue, en espérant qu'il en fasse autant. On se tient mutuellement par nos secrets. Personne ne veut être celui qui s'expose en bousculant le statu quo.

Introduisons dans ce paysage la question de la pédocriminalité7. On le découvre de plus en plus : dans l'Eglise, les criminels ont bénéficié (et bénéficient encore peut-être) d'une mansuétude, d'une protection, et ont donc le temps et le loisir de faire beaucoup de victimes. On les sermonne, on leur pardonne, on les déplace. Le problème de la pédocriminalité dans l'Eglise, ce n'est donc pas tant les criminels eux-mêmes qu'une institution incapable de les détecter, de les dénoncer, de les punir, et par là-même d'assurer la protection des enfants qui lui sont confiés : phénomène authentiquement systémique. On peut supposer, avec James Alison, que cette incapacité institutionnelle a pour origine le « placard », la dissimulation par de nombreux hommes d'Eglise de leur propre orientation sexuelle. Le placard oblige à mentir. Le placard invite à ne pas regarder de trop près ce qui se passe chez le voisin. Le placard rend miséricordieux à l'égard d'un collègue qui s'est fait prendre, miséricorde dissimulée par une grande fermeté de discours à l'intention de l'extérieur. Le placard entretient la honte de ce qu'on fait et la haine de soi. Le placard rend confus : on ne fait plus bien la différence entre l'homosexualité des uns, souvent pratiquée entre adultes consentants, et la pédocriminalité des autres. Les deux relèvent de ces activités honteuses qu'il vaut mieux régler en interne.

Ainsi, la pédocriminalité dans l'Eglise a bien un lien avec l'homosexualité d'une partie importante de son personnel. Mais ce lien n'est pas du tout celui que l'Eglise prétend : les deux phénomènes n'ont ontologiquement aucun rapport ; seulement, l'un rend aveugle à l'autre.

Dans La Peur, tout commence par un acte de dissimulation. Le père Guérin ne dénonce pas l'évêque dont il sait pourtant qu'il a couvert un criminel. Morgan, venu le lui reprocher, comprend peu à peu qu'il ne pourra obtenir du père Guérin un retournement de position qu'à condition de lui faire accepter qui il est. Pour produire un acte de vérité, le père Guérin doit d'abord admettre la vérité qui le concerne. Cesser d'être divisé contre lui-même.

Et cela doit en passer par le récit et la résolution de son histoire d'amour, grande déchirure à son être moral, source de ses mensonges.

2. Immaturité affective des prêtres

L'histoire vécue par Guérin avec Tawfik est par bien des aspects sordide et dérisoire. Elle représente une sorte d'archétype des histoires d'amour de prêtres, telle que de nombreux témoignages et mes discussions avec James Alison m'ont permis de me les représenter.

Souvent, ces histoires surviennent après quelques années de ministère, quand la vocation s'est émoussée, que l'on est moins volontariste, plus tolérant avec ses petits manquements. Quand la morale rigoureuse des premières années a laissé la place à une casuistique souple, instruite de la complexité de l'existence. Alors une rencontre survient. Mais ces hommes de trente ou quarante ans qui s'essaient à l'amour ne sont pas dispensés du pénible apprentissage d'aimer que leurs contemporains hétérosexuels et laïques ont vécu vingt ans plus tôt. Le premier contact les bouleverse. Ils tombent amoureux avec exaltation. Ils s'attachent vite et sans mesure. Ou alors, enivrés par ces plaisirs qu'ils s'étaient refusés jusque là, affranchis par la première entorse à leurs interdits moraux, ils papillonnent, passent d'un amour à l'autre. Ces périodes peuvent être transitoires et aboutir à une situation conjugale clandestine mais stable, sorte de pis-aller moral par où les prêtres se sentent moins pécheurs que s'ils en restaient à une sexualité de célibataire ; d'autres prêtres en reviennent à l'abstinence, mais en l'ayant davantage choisie que lors de leurs vœux, en sachant mieux ce dont elle les prive. En tout cas, il semble fréquent que la première histoire, celle de la première déchirure à l'engagement moral du prêtre, soit marquée par une forte immaturité affective.

Dans les récits de ces « premières fois » que j'ai recueillis, il n'était pas rare qu'il y ait une différence d'âge significative entre le prêtre et son aimé. Rien d'étonnant à ce que ces prêtres se rapprochent de gens qui ont leur âge affectif, ou qui sont comme eux à la recherche d'un rapport sans engagement. Il se peut aussi que cette différence d'âge permette le passage à l'acte : comme dans d'autres professions (professeurs d'université, politiciens ou artistes par exemple), le surplomb institutionnel et symbolique – qui dans ce cas-ci s'appelle cléricalisme – autorise des histoires d'amour asymétriques où le plus âgé domine le plus jeune. Cette domination peut se traduire de bien des manières, notamment par un paternalisme de bon aloi, manière pour le prêtre de manifester son affection et son souci de l'aimé ; manière aussi de reconstituer la position d'autorité dont le prêtre craint que sa faute l'ait déchu.

Dans La Peur, la relation entre le père Guérin et Tawfik est interculturelle. Sans que je puisse déterminer l'ampleur et le caractère représentatif du phénomène, on m'a souvent rapporté des histoires de prêtres tombés amoureux lors de missions pastorales à l'étranger, et particulièrement dans des pays du Sud : Afrique, Amérique latine... Là encore, prenons soin de distinguer ce phénomène d'un autre, abominable : on sait que pendant des années, l'Eglise envoyait en exil, en Afrique ou dans le grand Nord canadien par exemple, ceux de ses prêtres qui avaient été dénoncés pour des actes pédocriminels. Manière de leur dire implicitement : fais ce que tu veux mais fais le loin, auprès d'enfants dont les parents n'auront pas les moyens de se plaindre. L'horreur du crime pédophile se double ici d'une mentalité coloniale institutionnalisée. Reste-t-il une trace de cette mentalité chez ces prêtres qui, en exil, entament des histoires avec des hommes plus jeunes qu'eux ? À la manière de Gide, célèbre « pédéraste » orientaliste, considèrent-ils inconsciemment que les jeunes hommes du Sud sont naturellement disponibles à leur désir ? Peut-être, pour certains. Il me semble qu'un autre facteur joue : le dépaysement, comme on le dit pour un procès que l'on a déplacé. Ces prêtres ne sont plus chez eux ; ils se sentent à l'abri des jugements de ceux qui leur ressemblent. Émancipés des regards et des normes qui les ont contraints, qui pour certains ont contribué à leur vocation, ils s'autorisent alors ce qu'ils n'auraient jamais pu faire dans un environnement trop familier. Quoi qu'il en soit, le fait d'entretenir une relation avec un jeune homme du Sud dans un contexte post-colonial semble être un des archétypes possibles de la sexualité de prêtre.

Or, il me semble que les prêtres catholiques sont insuffisamment instruits des effets de la domination structurelle. Ils appellent souci de l'autre ce qui serait vu par d'autres comme du paternalisme colonial. Une des conséquences du cléricalisme est qu'il dispense certains prêtres d'une saine et nécessaire réflexion sur les effets pervers de l'exercice du pouvoir, de l'ascendant institutionnel ou de la domination culturelle.

L'histoire d'amour entre le père Guérin et Tawfik, dans La Peur,cumule les différentes caractéristiques que nous venons d'évoquer. Je ne l'ai pas conçue théoriquement, comme une illustration : une fois qu'en écrivant j'ai eu l'impression de connaître Guérin, de l'entendre parler en moi, il m'a semblé évident que c'était ainsi qu'il aimerait : avec précipitation, enthousiasme et romantisme, comme l'adolescent qu'il n'avait pas pu être ; qu'il aimerait un homme plus jeune, par lequel il ne se sentirait pas jugé et sur lequel il pourrait exercer un ascendant ; qu'il restaurerait son estime de lui-même en prenant en charge le destin de ce jeune homme, en se faisant son protecteur, inconscient des effets de domination qui s'inviteraient dans leur histoire ; et que tout ça ne lui serait possible que loin de chez lui, dans un environnement culturel neuf.

Cette histoire émerveille et fragilise le père Guérin. Elle le rend vulnérable à la faute. Alors que Tawfik s'éloigne, le père Guérin s'efforce à tout prix de le retenir, travestissant son désir en affection fraternelle. C'est la peur de voir Tawfik s'éloigner qui le pousse au mensonge au début de la pièce. Morgan devra donc en passer par là pour obtenir son retournement.

3. Se mettre à la portée du jugement des autres

L'Eglise est une institution solipsiste. Les prêtres se confessent entre eux, produisent en interne des enquêtes sur eux-mêmes, se jugent et se pardonnent. L'un des aspects du cléricalisme, que la pièce s'attache à décrire, est cette conviction très partagée par les hommes d'Eglise qu'ils n'ont pas besoin des laïcs pour résoudre leur crise ou pour comprendre ce qui leur échappe. Tout doit se régler en famille et le monde extérieur n'a rien à nous apprendre sur nous-mêmes que nous ne sachions déjà.

Ce solipsisme social a de lourdes conséquences. Pour confondre homosexualité et pédophilie par exemple, il faut s'être rendu indifférent aux conséquences dans le monde de ses actes : les deux pratiques ne peuvent être équivalentes qu'à condition de s'en tenir à une théologie morale uniquement tournée vers « l'intrinsèque ». Les actes ne sont jugés qu'en soi, conformément à une morale dont l'Eglise revendique d'en définir seule les contours, et jamais en fonction de leurs suites concrètes. Là réside sans doute la source de la longue indifférence de l'Eglise aux victimes. Car si l'on relève le nez de sa « jauge de péché », comme l'exprime la sœur de Guérin, et que l'on considère l'effet de ses péchés sur les autres, comment confondre un acte d'amour entre adultes consentants – fut-il interdit par un règlement intérieur institutionnel ou une théologie morale – et un geste de prédation perverse d'un adulte sur un enfant ?

« Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande sur l'autel, dit Jésus, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère. »8 Le Christ, ici, subordonne clairement les obligations rituelles à la réconciliation fraternelle. L'acte de purification religieuse n'a aucune vertu s'il ne s'accompagne d'un examen de nos fautes vis-à-vis de nos frères humains. La confusion entre homosexualité et pédophilie n'est possible qu'à condition d'avoir remplacé cette morale dans le monde par une morale de la pureté : homosexualité et pédophilie ne sont condamnables que parce qu'ils souillent la personne qui les commet. La faute est ce qui me souille moralement, et non ce qui heurte ou blesse un autre que moi. Il va sans dire que cette restauration d'une morale de la souillure suppose une fonction du prêtre conçu comme arbitre du pur et de l'impur. Comme dans certaines religions archaïques, le prêtre est investi d'un pouvoir magique à même d'opérer cette distinction. Une telle conception facilite les abus, en exaltant la figure d'un prêtre tout puissant, qui a pouvoir de dresser la cartographie du licite, en toute indifférence aux conséquences dans le monde, donc sans autre garant moral que son propre jugement9. Prisonnier d'une conception archaïque de sa fonction, le prêtre se voit comme celui qui sait, et vit comme une déchéance le recours au jugement des laïcs.

Il y a donc un enjeu moral et institutionnel fort à sortir de cette conception et à imposer aux prêtres d'avoir besoin des autres dans la formation de leur jugement. Dans La Peur, trois personnages vont faciliter cette prise de conscience chez le père Guérin : Tawfik, Morgan et Mathilde, sa sœur. Ces trois personnages sont au départ agis par les autres, parlés par les autres, mis à l'écart du pouvoir : Morgan fut une victime, subissant passivement les actes d'un prêtre pervers qui le convainc de n'en rien dire ; Tawfik est un jeune homme pris dans une histoire d'amour pilotée par ce prêtre tombé amoureux qui pense mieux savoir que lui ce qui est bon pour lui ; Mathilde est la sœur aimante et dévouée, que le sacerdoce de son frère a placée en position secondaire, et dont les avis toujours justes ne sont écoutés par personne. Ces trois personnages vont un à un sortir de leur position de « minorité » et imposer à Guérin d'ouvrir les yeux.

Morgan est le véritable moteur du récit et des dévoilements successifs qui s'y opèrent. La victime surgit comme une vivante dénonciation des mensonges. Elle confronte le père Guérin à ce qu'il ne veut pas voir. Elle impose de sortir de ce fonctionnement en vase clos de l'Eglise, où l'on ne rend de comptes qu'à ses pairs. Au terme d'un parcours douloureux, dont il ne nous livre que des fragments, Morgan a converti sa haine de soi en pugnacité militante. Sa longue fréquentation du père Guérin lui permettra de se soulager de la colère qui l'encombrait et d'aider le père Guérin à accomplir enfin ce qu'il aurait dû faire depuis le début.

Ainsi, dans cette pièce, la complexité thématique cherche à enrober le caractère systémique d'un phénomène qui ne se laisse pas aborder sous un angle unique. La faillite morale du clergé en ce qui concerne la détection et la dénonciation des actes pédocriminels a partie liée avec la honte et le déchirement intérieur de nombreux prêtres. En vérité, ce n'est pas leur homosexualité qui conduit les hommes d'Eglise à se rendre indignes de leur devoir de protection que la haine de soi qu'elle provoque et la vie de secret à laquelle leur honte les conduit. À ce phénomène, il faudrait donc apporter le remède inverse que celui appliqué par l'Eglise : se défaire des idées fausses sur l'homosexualité et aider les gays du placard à s'admettre et à s'aimer tels qu'ils sont. À ce prix seulement deviendront-ils capables de clairvoyance sur les authentiques péchés, ceux qui détruisent des vies.

Mais pour cela, il leur faudra se mettre à la portée du jugement des autres. Car c'est bien là ce qui peut arriver de mieux à l'Eglise : être jugée par ceux qu'elle jugeait ; être moralisée par ceux qu'elle mettait à l'écart ; et peut-être, se voir pardonnée par ceux à qui elle aura demandé pardon.

L'Eglise peut s'offrir comme coupable. Ne serait-ce pas une sublime vocation, proprement évangélique ? N'est-ce pas le rôle que les événements lui suggèrent et qu'elle s'honorerait d'assumer pleinement ? Être cette institution qui se reconnaît coupable, qui offre ses archives à l'investigation publique, et qui place en son centre cette figura christi qu'est la victime pardonnante.

Prions pour que l'Eglise se laisse évangéliser par ceux qu'elle a meurtris.



1Plus précisément, « ceux qui pratiquent l'homosexualité, qui présentent des tendances homosexuelles profondes ou qui soutiennent la prétendue culture homosexuelle. »

2Josselin Tricou, Des soutanes et des hommes, enquête sur la masculinité des prêtres catholiques, Presses Universitaires de France/Humensis, Paris, 2021. Selon lui, la surreprésentation des garçons parmi les victimes de l'Eglise est due à leur plus grande disponibilité ; la plupart des lieux et des circonstances de prédation concernait des moments de sociabilité réservés aux garçons : camps scout, catéchisme, service de messe, etc. C'est en prenant les chiffres sur une soixantaine d'années que cette surreprésentation des garçons apparaît. En n'examinant que les vingt dernières années, l'équilibre des victimes entre filles et garçons est bien plus grand. Par ailleurs, on sait de plus en plus à quel point l'Eglise est le lieu de nombreux crimes sexuels de nature hétérosexuelle, notamment à l'encontre de religieuses ; phénomène encore sous-documenté.

3Josselin Tricou, op. cit., p.150-154. Dans ces pages, l'auteur explique de manière limpide pourquoi cette « surreprésentation homosexuelle à tous les étages de l'édifice clérical », d'autant plus importante qu'on s'élève dans la hiérarchie, s'accompagne d'une droitisation du clergé et d'une montée en puissance du discours homophobe.

4Ce fait, impossible à quantifier précisément, est attesté par de nombreuses enquêtes et publications scientifiques. Josselin Tricou cite un certain nombre de chercheurs sur ces questions : Julien Potel, Richard Wagner, Jeannine Gramick, James G. Wolf, Elizabeth Stuart, A. W. Richard Sipe...

5Frédéric Martel, Sodoma, Enquête au cœur du Vatican, Robert Laffont, Paris, 2019, p.26-27.

6Josselin Tricou, op.cit., p.154.

7La théologienne et spécialiste d'éthique Marie-Jo Thiel propose un état des lieux de la quantification des abus dans son remarquable ouvrage L'Eglise catholique face aux abus sexuels sur mineurs, Bayard, Montrouge, 2019, p.273-280.

8Matthieu, 5, 23-24.

9De récentes et sordides histoires démontrent l'aspect pathogène de cette conception de la prêtrise, notamment celles qui mettent en cause le père Marie-Dominique Philippe : le prêtre était capable de convaincre ses victimes du bien-fondé théologique des actes qu'il leur imposait de faire.