Une crispation nationale

16/05/2011

On a beaucoup parlé des sondages donnant Marine Le Pen en tête au premier tour des élections présidentielles de l'année prochaine, ou en tout cas récoltant plus de vingt pour-cent des suffrages. Plus globalement, on s'inquiète du retour, en France comme ailleurs en Europe, d'un discours qu'on dit réactionnaire et replié sur soi. L'époque s'est « droitisée ». Les discours de rejet de l'autre se sont décomplexés. Dans le camp des anciens prêtres de la « pensée unique », chacun y va de son indignation vertueuse, accusant Sarkozy d'être l'inventeur d'une tendance profonde de l'opinion française qu'il n'a cherché, apprenti sorcier, qu'à tourner à son profit.

Que se passe-t-il en réalité ? Un moment de crispation dont les premiers signes étaient visibles depuis longtemps. Le peuple français ne veut plus d'une histoire qui s'écrit dans son dos et dont il a le sentiment flou qu'elle le dépossède de son espace de vie traditionnel. Il ne veut plus d'une Europe supranationale décidée par des technocrates insensibles aux singularités des peuples ; il ne veut plus d'une dilution de sa culture dans le cosmopolitisme ; il ne sait pas bien quelle est cette « identité nationale » dont le gouvernement a vainement cherché la formule, mais il en connait instinctivement les limites et se crispe de les voir jour après jour franchies. Que ces peurs soient fondées ou pas n'est pas la question : de toute évidence, on grossit à des fins politiques des phénomènes marginaux. Il n'en reste pas moins que cette peur existe et qu'à ne pas l'entendre, on risque de l'alimenter. 

Le pire à faire serait de criminaliser cette crispation. On a vu ce qu'a donné l'intransigeante posture moraliste des anti-racistes dans les années 80 et 90. En « diabolisant » l'ennemi, on le légitime comme résistant à la pensée dominante. Il faut comprendre les raisons de l'amertume d'une partie de la population française dont Marine Le Pen se fait le porte-voix. 

Il est étonnant de constater la prégnance du vocabulaire de la colonisation dans ces débats. Nous serions « envahis », « colonisés », « occupés » par les migrants et leurs pratiques venues d'ailleurs. Il existe bien entendu une frange raciste dans la population française, mais le sentiment dominant qui s'exprime là ne me semble pas prioritairement en relever. Il s'agit plutôt de l'angoisse du changement, qui provoque automatiquement la crispation. Cette peur est-elle illégitime ? 

Depuis trente ans, la politique française a été largement dominée par une coalition idéologique dont les membres ont l'ambition commune d'abattre les frontières. L'idée nationale est criminalisée par la gauche, tandis que les libéraux veulent la fin de l'état régulateur. Privé de ses références nationales et de sa protection étatique, un peuple devient un corps ultra-sensible que blesse tout contact. Le marché nous préfère tous semblables – il est une force qui écrase les structures sociétales et les distinctions. Inconscients d'être ses alliés objectifs, les idéologues de gauche ont fustigé les frontières, vanté le métissage et moqué les traditions nationales. 

Les détracteurs de l'idée nationale, qui la veulent dépassée, arguent qu'elle n'est qu'une construction artificiellement bâtie au dix-neuvième – on pourrait donc lui substituer une autre construction, la nation européenne par exemple. Mais c'est oublier que les nations du dix-neuvième s'arrimaient à une histoire longue et profonde qui, sans qu'elle soit politiquement formulée, avait fini par créer un ensemble sociétal relativement cohérent dont l'idée nationale tentait d'exprimer en une formule le génie particulier. Sur cette construction de fait pouvait s'appuyer un pouvoir politique efficace et légitime. 

La politique seule peut contrebalancer la puissance économique débridée. Or, la politique ne s'invente pas n'importe où. A défaut d'une légitimité de droit divin, elle doit prendre appui sur un ensemble populaire qui la porte. Il nous faut dès lors retrouver la vertu des frontières. C'est bien parce que nous sommes, peuples du monde, mutuellement autres qu'un dialogue entre nous est possible. Et c'est en ayant le sentiment de rester nous-mêmes, fidèles à une tradition politique et sociétale qui nous préexiste largement, que nous avons comme peuple le courage de nous confronter à la complexité du monde. 

« Rester soi-même » : pour un peuple, cela peut vouloir dire tout et son contraire. Il en va là des peuples comme des individus : menacés, on se crispe et l'on s'attache à des chimères qu'on érige en symboles ; en confiance, on se découvre capable de se réformer soi-même presque sans douleur. C'est parce qu'on a exigé des Français un renoncement à eux-mêmes qu'ils se révèlent aujourd'hui intolérants. Risquons alors un périlleux renversement : n'est-ce pas la résurgence d'une parole publique nationaliste et réactionnaire qui pourrait calmer cette angoisse et permettre aux Français de se découvrir ouverts et confiants ?

Les sociétés arabes, dont les soulèvements nous enthousiasment, sont également prises en tension entre des tendances progressistes et des crispations identitaires. L'interventionnisme américain au Moyen-Orient, la présence de pouvoirs autoritaires et illégitimes alliés aux occidentaux, la libéralisation de l'économie ont créé chez ces peuples des angoisses existentielles. Soumis aux diktats économiques du nord, empêchés pour des raisons géostratégiques d'une vie politique à la hauteur de leur maturité collective, ces peuples furent naturellement tentés par des postures radicales. L'islam politique était la réponse crispée d'une culture qui se sentait menacée de dilution ou dont la composante islamique était criminalisée. Les peuples ne veulent pas de ce « nouvel ordre mondial », dont les théoriciens du complot font un plan organisé alors qu'il n'est que l'affaissement des peuples au profit du marché. Mais on l'a bien vu dans les manifestations de ce début d'année : la référence islamique est compatible avec l'aspiration démocratique et la tolérance mutuelle. Bien plus : c'est le consensus sociétal né de l'islam qui rend nécessaires les réformes progressistes auxquelles aspirent les peuples arabes. Sachons entendre que les révolutions arabes ne sont pas plus islamistes qu'anti-occidentales. Elles revendiquent simplement le droit d'inventer un modèle politique adapté aux peuples, conservant ce qui leur est cher.

Autrement dit, il existe une collusion d'intérêt entre les peuples arabes et le notre, en ceci qu'il s'y exprime – signe de l'époque – le désir commun d'un retour à la singularité, contre un modèle universaliste et libéral que les peuples assimilent à un néo-colonialisme. Le peuple français sent instinctivement qu'on lui vole son histoire, de même que les sociétés arabes ont choisi de se la ré-approprier. 

Pour paraphraser la phrase de Fabius, Marine Le Pen est une mauvaise réponse à une question pertinente. Si nous refusons de nous la poser, nous passons à côté du grand défi de ce début de siècle, à l'heure du relatif affaissement de l'hyperpuissance américaine : l'articulation, dans un monde globalisé et multipolaire, des singularités populaires qui restent à la fois la seule source de légitimité du pouvoir politique et l'antidote aux extrémismes. Soyons conservateurs : les peuples ne veulent jamais changer. Mais soyons progressistes : ils sont généralement prêts, comme le Tancrède du Guépard, à ce que tout soit différent pour que rien ne change. C'est ce difficile pari que nos sociétés – à l'instar des sociétés arabes – doivent aujourd'hui relever. La fin de la guerre froide et la sortie, espérons-le, du paradigme néo-conservateur nous donnent l'espace pour une réaffirmation intelligente des singularités nationales et populaires. Il ne tient qu'à la qualité de notre débat que cette affirmation nécessaire ne soit pas un repli et que la crispation se mue en fierté et en dialogue.

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