Sur le mariage pour tous

08/10/2012

Le mariage homosexuel se fera en France, et ce n'est pas dû à l'audace d'un gouvernement de gauche ; même un gouvernement de droite l'aurait accordé, j'en suis certain. Cette loi ne fera qu'entériner après coup un mouvement de société, et sur ces questions, la seule différence entre la gauche et la droite est le moment que les deux camps jugent opportuns pour valider légalement une réalité qui ne les a pas attendus : imaginons qu'il existe un point du temps où la société est mûre pour une telle décision, un moment où les débats qu'elle provoque ne sont qu'une parodie, jouée par quelques excités des deux camps, de ce qu'ils eurent été plusieurs années plus tôt ; ce moment où la société fait comprendre implicitement au pouvoir qu'elle est prête au changement, la gauche se fait un devoir moral de le précéder de peu pour se ranger aux côtés des libertaires ; la droite insiste pour le dépasser et ne faire passer la loi qu'un peu plus tard, au moment où elle n'a plus aucune capacité subversive. Copé vante aujourd'hui la loi sur la parité, qu'il regrette de n'avoir les moyens de faire respecter à son propre parti ; et les opposants de droite au mariage homosexuel défendent les mérites du PACS, auquel ils se sont pourtant opposés. Tôt ou tard, sur ces questions sociétales, droite et gauche sont d'accord. Mais c'est sur ce « tôt » et sur ce « tard » que l'une et l'autre construisent leur identité, la gauche se félicitant d'adopter la veille, par esprit de liberté, ce que la droite, par réalisme, entérine le surlendemain. 

 

En ce qui me concerne, je ne suis ni pour ni contre, ce qui revient à être pour : étant sans opinion tranchée, au nom de quoi refuserais-je à d'autres le droit qu'ils réclament ? Cependant, il me semble que dans cette histoire il est important de comprendre ce qui se joue. Les homosexuels réclament le même droit que les autres : mais ils l'ont ! Rien n'interdit à un homosexuel de se marier avec une personne du sexe opposé. Et rien n'oblige que le mariage soit d'amour : on exige seulement qu'il soit consenti. Les partisans du mariage homosexuel défendent non plus un droit des individus, base de notre légalité, mais un droit des couples. Pourquoi ne pas l'inventer en effet, co-existant aux droits des individus : mais si c'est cela qu'on fait, il faut le dire. 

 

Mais alors, disent les opposants au projet, où s'arrêtera-t-on ? Un frère et une sœur qui s'aimeraient peuvent arguer de leur droit, en l'absence de tout modèle dominant, de s'aimer et se marier, en adoptant des enfants s'il le faut plutôt que de les faire eux-mêmes... Un trio amoureux pourrait réclamer le droit au mariage à trois. La limite est introuvable si l'on refuse que le passé, les traditions, notre civilisation dictent tant soit peu nos conduites et nous servent de normes. Si la société renonce à bâtir son modèle sur des bases anthropologiques, religieuses ou traditionnelles, qu'elle se fait un devoir d'accéder aux demandes d'égalité de toutes les singularités, où décide-t-on de s'arrêter ? Il n'y a qu'une réponse : on s'arrête là où le sens commun nous invite à le faire. Le politique n'en est jamais dépositaire – il s'attache au mieux à en interprêter les signes : c'est bien pourquoi, sur ce genre de sujet, le politique ne peut être précurseur. Ceux qui s'indignent que « ce ne soit pas encore fait » devraient comprendre que c'est ce consentement de la société qui seul permet de distinguer le « droit » que bientôt on accordera aux homosexuels, de ceux que réclameraient des amants incestueux ou certains amoureux des bêtes. Il faut se débarrasser de l'exemple de l'abolition de la peine de mort, qu'on nous sert à chaque débat, comme on nous ressort Munich dès qu'on veut partir en guerre : si le politique, précédant l'opinion, accordait de sa propre initiative des droits à toutes les minorités, rien ne justifierait qu'il s'arrête en chemin. Ces lois sont mûres à un moment précis, que la gauche cueille un peu vertes encore, et que la droite ramasse au sol un peu molles.

 

Les réactionnaires craignent qu'on désacralise le mariage avec une telle loi. Ils auraient raison, très certainement, si ce n'était déjà fait. Le mariage n'a pas pour vocation originelle d'attester publiquement d'un amour privé ; c'est dans le sens inverse qu'il était censé opérer. De quelle sacralité parlent-ils donc ? Il y a bien longtemps que le mariage n'est plus la cellule de base de la société : c'est maintenant l'individu. Les institutions et les rituels répondent à son désir narcissique en construisant un écrin autour de ses désirs privés. On peut le déplorer ; mais refuser aux homosexuels l'accès à ce qui n'est plus depuis longtemps qu'une cérémonie privée, indexée à l'individualisme généralisé, c'est donner à sa nostalgie force de loi. 

 

Quand j'étais enfant, dans l'impasse d'une banlieue dijonnaise, on jouait à se marier, ma sœur et moi ; elle mettait un napperon sur sa tête et je lui tenais le bras ; les enfants de l'impasse nous applaudissaient. Des années plus tard, planquant mon émotion derrière le pilier d'une église de campagne, je la regardais reproduire à grande échelle notre jeu d'enfant. S'il ne s'agit que de ça, qu'ils jouent donc au mariage ceux qui s'en font envie ! Changeons un peu les règles pour intégrer les nouveaux, et n'écoutons pas les grognons qui disent « Pouce, le jeu c'était rien que pour nous »...

 

En somme, dans cette affaire, chaque camp surjoue – et mal : les progressistes se donnent de la peine pour nous faire croire qu'il s'agirait ici de libérer une catégorie opprimée ; les réactionnaires invoquent des valeurs qui n'existent plus. Le réel, qui suit son cours, rend ridicule l'emphase des premiers et l'aveuglement des seconds. 

 

Aussi simplifions le débat : les homosexuels ont tout à fait le droit de se marier parce que le mariage n'est plus depuis longtemps ce qu'il était autrefois – et pour la bonne raison que la société ne se voit plus comme elle était du temps où il constituait sa valeur centrale. C'est quand les rites sont débarrassés de leur poids symbolique que tout le monde s'en empare ; le mariage est devenu une affaire privée, une pure question d'amour. Les homosexuels n'y sont pour rien et ne l'abîmeront pas en s'en emparant. On ne voit pas pourquoi on les priverait d'une photo de mariage sur leur cheminée, s'ils y tiennent. Gardons-nous d'insulter, cependant, ceux qui n'ont que le tort de leur nostalgie. La gauche se rend coupable en permanence d'un idéalisme du futur qui la rend aveugle aux difficultés du présent ; laissons aux réactionnaires leur idéalisme du passé. Nous aurons peut-être un jour besoin qu'ils aient conservé dans le formol les signes d'un temps perdu, qu'ils parodient déjà.

 

J'ai passé mon adolescence à lire Proust, en lequel je me suis tant reconnu qu'il m'a presque fait croire à mon homosexualité. Mais il n'est pas nécessaire d'en être pour vivre son désir comme une étrangeté. Proust m'avait parlé avant que je les vive de mes amours hétérosexuelles : le caractère subversif et clandestin de ses désirs lui a permis de parler si bien, au-delà de ceux de « sa race » comme il dit, de ce qu'il y a d'inavouable dans tout amour. Les limites les plus terribles à l'amour ne sont pas celles que les lois des hommes leur imposent.

 

Ils me sont chers ces homosexuels qu'on dirait aujourd'hui honteux. Ils ne se vivaient pas comme opprimés : leur singularité sociale était une base arrière, d'où ils comprenaient que toute satisfaction d'un désir est une déception. Notre modernité croit que le monde social crée seul les limites à la jouissance. Elles s'imposent d'elles-mêmes, et sur un mode encore plus blessant quand aucune institution ne les a anticipées. Je comprends que les homosexuels veuillent sortir de la clandestinité ; mais faut-il rappeler qu'il n'est pas nécessaire d'interdire quoi que ce soit pour que l'amour soit tragique ?

 

Les féministes des années 60 et 70 revendiquaient une sexualité d'homme ; aujourd'hui, les hommes sont priés de se complaire dans un romantisme plus traditionnellement féminin. De même, les homosexuels aspirent à être des petits bourgeois comme les autres. Ils en ont le droit, bien entendu...

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