Eloge de mes parents

25/10/2012

J'ai écrit ce petit texte à l'automne 2012, alors que j'enseignais au Maroc. 

 

Je me suis longtemps cherché des identités de substitution. La littérature m'en a fourni quelques unes. Je me suis voulu russe en lisant Dostoïevski, juif en lisant Albert Cohen, homosexuel en découvrant Proust ou Verlaine. Pour mon malheur, j'étais un bourgeois français, de culture catholique, infirmité encore aggravée quand, malgré tous mes efforts, il s'avéra que j'étais bien hétérosexuel. Les années ont passé sans que je perde cette légère frustration de ne pouvoir commencer des phrases par « Moi qui suis... », puis de faire suivre cette accroche par l'une des identités prestigieuses dont j'enviais les titulaires. Je tombais amoureux d'étrangères qui rehaussaient d'exotisme mon origine triviale. A leurs côtés, j'étais un roturier qui ajoute une particule à son nom, une sorte de Madame Verdurin des temps mondialisés. 

 

Au chant du coq, ce n'est pas trois fois que j'ai renié mes parents, mais des centaines. 

 

 

 

Mon père est fils d'un haut fonctionnaire gaulliste qui s'était fait lui-même, au mérite, au sortir de la guerre ; sa famille était de droite et catholique. Ma mère est fille d'un cheminot et d'une sténographe. Leur rencontre était improbable, elle se fit lors d'une randonnée en pleine montagne. Ma mère, assez bohème, s'est coulée dans le mode de vie bourgeois que mon père lui proposait, sans oublier de l'assortir d'un sens critique dont elle nous enseignait l'usage, nous traitant souvent de « gosses de riche » avec condescendance. Mon père a voté à droite et ma mère à gauche jusqu'à ce qu'après vingt-cinq ans de mariage, en 2002, ils tombent d'accord sur Bayrou. Ils font maintenant partie de cet électorat volatile dont on a coutume de se moquer mais qui seul permet l'alternance. Ils ont voté contre Sarkozy ; il fait peu de doute qu'ils voteront un jour contre Hollande.

 

Ma mère, la quarantaine atteinte, a repris l'écriture et raconte la vie de gens qu'elle a rencontrés et qui l'ont touchée : une Algérienne à qui elle a appris à lire, puis un Palestinien que mes parents ont rencontré lors d'une randonnée en Bavière. Pas de politique dans ses livres, mais les signes de son attention à l'autre, servis dans une langue précise qui constitue sa vraie passion. Mon père, retraité, anime bénévolement des émissions musicales sur Radio Catholique Francophone ; c'est une tradition familiale, maintenant, de se réunir autour du poste quand nous nous retrouvons pour écouter ses émissions, comme autrefois l'on passait ses soirées autour de la TSF. 

 

Nous sommes de la moyenne bourgeoisie. Ma mère a renoncé à être professeur de français pour nous élever ; mon père était cadre en usine. Nous avons toujours habité des maisons dans les banlieues de villes moyennes ou grandes. Les vacances, c'était camping et randonnée en montagne. Ils nous réveillaient à cinq heures du matin pour nous faire gravir des sommets et nous prenions notre petit déjeuner devant le lever du soleil. Nous ne manquions pas de râler, ni d'être follement heureux. 

 

Quand je leur rends visite, ma mère s'indigne au bout de dix minutes : « Alors, tu n'as rien dit sur le jardin ! » comme d'autres s'offusquent qu'on n'ait pas remarqué leur nouvelle coiffure. Qu'il neige, vente ou pleuve, ils soignent leurs plantes. Ma mère compose au printemps des bouquets variés, qu'elle peints à l'huile.

 

L'argent compte, mais ne doit pas être une valeur en soi. Mes parents nous ont encouragés à suivre notre voie, fut-elle peu rémunératrice, et dans les périodes où mon désir d'écrire laissait peu de place à la possibilité d'une activité professionnelle, ils n'ont jamais négocié leur aide. « Il y a des choses qui comptent davantage que de savoir gagner sa vie » disait ma mère. Je suis un gosse de riche dont les parents ont soutenu la vocation ; c'est vrai, mais ceux qui le disent sont souvent plus riches et préfèrent que leurs enfants vivent des allocations d'état. « Les aides, c'est pour ceux qui en ont vraiment besoin » dit encore ma mère. 

 

Ils donnent à des associations caritatives, font du bénévolat au service de campagnes d'alphabétisation, au secours catholique... Comme on se moque de ces catholiques de gauche et de leur bonne conscience de dame patronnesse ! Mais sait-on bien le monde qu'on se prépare à trop s'en être moqués ? 

 

La bourgeoisie a un pouvoir de conservation plus important que d'autres classes. Elle se fait une valeur de son mode de vie, et donc un enjeu politique de sa conservation. D'autres catégories de la population moins orgueilleuses se laissent trop facilement convaincre de renoncer à tout. Dans la bourgeoisie, dans ce que nous n'aimons justement pas chez elle, son orgueil, nous pouvons trouver une capacité de résistance à ce vaste nivellement dont il ne nous reste plus qu'à dresser la chronique. Mais la bourgeoisie n'existe plus qu'à l'état de survivance crispée – ce qui ne lui va guère car sa mentalité ne s'accommode bien que d'une sorte de fierté sereine. Pour le reste, elle est morte. 

 

En ce sens, mes parents sont trop fragiles pour être des bourgeois. On les convaincrait sans peine qu'ils ont eu tort sur tout. Rien ne leur est plus étranger que cette arrogance qu'on trouve autant chez les progressistes, qui fustigent comme obscurantisme ce qui les a précédés, que chez les adorateurs du veau d'or, qui méprisent ce qui reste à l'abri des rapports marchands. Mes parents n'ont pas le goût des déclarations péremptoires. Quand je me risque à en émettre, je sens un reste de leur prudence, en moi, qui résiste. Je crois entendre un extrait de Perlimpinpin, ma chanson préférée de la chanteuse préférée de ma mère, Barbara : « Ne se battre seulement qu'avec le feu de la tendresse... » Tout devrait pouvoir se dire avec hésitation.

 

Je ne vois pas souvent mes parents, mais je me sens peu préparé à l'idée d'un monde où ils ne seraient plus. A la mort de mon grand-père, mon père a récité à l'église un texte conclu par cette phrase : « Tu as formé avec maman un couple merveilleux, qui constitue le socle de tout ce qui m'est précieux dans la vie. » Je ne saurais mieux dire...

 

La France que j'aime tient toute entière là, dans cette humilité matinée d'idéalisme, cette générosité qui n'oublie pas d'où elle vient ni ce qui l'a permise ; une France qui ne juge pas et se dit prête à la rencontre, mais n'a pas décidé pour autant de changer ses valeurs contre d'autres. Est-ce qu'elle existe au-delà de la grille de leur jardin, cette France que j'aime ? Je reproche souvent à d'autres de mêler de sentiments leur position politique et d'imposer, sous le masque de l'objectivité prétendue, leurs fantasmes ou leur nostalgie. Le mieux, pour éviter cet écueil, n'est-il pas de confesser « d'où l'on parle », comme disaient les marxistes ? J'ai bien du mal à décider si je suis de gauche ou de droite. Aujourd'hui j'oserais enfin dire, si l'on me posait la question de mon orientation politique : « je suis le fils de mes parents ». Je suis le fils de cet ouvrier des années 30, mort de la tuberculose ; de ce boulanger du nord de la France, sympathisant de l'Action Française ; de cette orpheline de sept ans, qui juste après la guerre acheta une édition des Misérables avec son premier salaire ; de ce haut-fonctionnaire gaulliste qui voulait l'Algérie française puis y renonça sans amertume ; de ce cheminot cégétiste qui vomissait les curés et les banquiers ; de cette femme de haut-fonctionnaire qui déversait son amour en blanquettes et en bavettes ; de ces fiancés de 78, l'un vantant Raymond Barre, l'autre le programme commun. Là voilà ma généalogie glorieuse, je n'ai plus besoin de la chercher ailleurs : je suis le fils de ces retraités qui n'ont d'autre rêve, l'été venu, que de pique-niquer dans les Monts-du-Lyonnais. Il se dégage de cette ascendance des valeurs chères à mes yeux mais que je ne reconnais plus quand il s'agit de les défendre : c'est qu'elles flétrissent si on les met en étendard. 

 

Cette France là meurt d'être attaquée par des internationalistes condescendants, et d'être défendue par des réactionnaires crispés. Pour paraphraser Marc Bloch, je me sens autant ému par une messe des Rameaux que par la fête de l'Huma ; ici et là, pourtant, je retrouve ces sectaires qui dénient ma légitimité à être des leurs et me reprochent mon pied dans l'autre camp. C'est une identité dépecée en antagonismes que nous proposons aux immigrés ; ils n'ont pas à se donner la peine de la dénigrer, nous le faisons très bien nous-mêmes. Comment nous étonnons-nous qu'ils la rejettent ? Et comment vivrons-nous ensemble s'ils n'en veulent pas ? Sur quel mode, intime et tendre, trouverons-nous à défendre ces valeurs ? 

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