Le choc des cultures

04/02/2013

Il me semble que les partisans du mariage gay ne veulent pas se marier, pour la majorité d'entre eux. Qu'on la juge légitime ou non, leur démarche comporte une part de provocation, consistant à terminer d'abattre l'ordre patriarcal ancien ; leur revendication perdrait sa valeur subversive si personne ne s'y opposait. 

 

Par ailleurs, la plupart des opposants aux réformes sociétales étoufferaient littéralement dans la société qu'ils persistent à regretter. Quoi qu'ils en disent, leur conception de la liberté individuelle ne s'est pas moins réformé que celle de leurs ennemis ; ils ne s'accommoderaient plus d'une société qui les assignerait à des rôles préalablement établis. 

 

La radicalité de chaque camp se nourrit de celle de l'autre. 

 

L'indexation des lois sur les désirs individuels, au fond le véritable projet des progressistes, serait invivable s'il ne subsistait entre nous la conscience du bien commun, inaliénable aux caprices des individus souverains. Les progressistes radicaux, qui voudraient passer par-dessus bord les normes que nos sociétés se sont données, ne perçoivent pas le désastre que serait un monde gouverné exclusivement par leurs principes. Il reste des gens d'ordre pour en empêcher l'avènement. Réciproquement, les gens d'ordre et de conservation ne veulent pas reconnaître que leur monde serait invivable si n'en émoussaient les arêtes ces progressistes qu'ils traitent de vandales. Chacun surjoue son opposition sans percevoir que c'est précisément l'existence de l'autre qui lui permet d'être ce qu'il est. Il ne s'agit pas de gommer ces différences, mais de se rappeler sur quoi, au moins, les deux camps sont d'accord. Cet accord minimal est la condition de leur opposition.

 

Il a bien fallu que ces deux camps soient d'accord sur une certaine manière d'être en désaccord pour que la discussion soit possible. Le terrain de bataille leur est commun. On ne se rend jamais mieux compte de la nature de cette base commune lorsqu'à l'étranger, par l'effet d'une série de contrastes, notre culture se rappelle à nous en négatif.

 

Etant depuis près d'un an professeur au Maroc, loin des querelles de mon pays, je n'ai souvent d'autre choix que de me sentir « français », avant de me prétendre de gauche ou de droite, progressiste ou réactionnaire. Il ne s'agit pas là d'une affirmation identitaire mais d'un simple constat. La manière dont je pense, dont j'examine les problèmes, la manière même dont mes émotions se forment, tout ça n'est pas d'un camp ; en revanche, « l'origine France » peut en être attestée.

 

Récemment, j'ai eu une discussion avec l'une de mes étudiantes d'ici, sur une terrasse de Ouarzazate. J'essayais de lui faire admettre la différence de nature entre les vérités scientifiques, empiriquement démontrables, expérimentalement éprouvées, et les affirmations d'ordre religieux, qu'on avait bien le droit de considérer comme des vérités, mais qu'il était impossible de prouver. La vérité se construit a posteriori d'une vérification dont les modalités doivent être connues de tous et reproductibles. Nous étions partis du darwinisme et d'un échange autour de l'origine de l'homme. Elle récusait nos origines simiesques, comme d'ailleurs la quasi-totalité de mes étudiants. Cette discussion m'a révélé à quel point le principe même de l'empirisme scientifique n'a rien d'une évidence. On nous l'a inculqué et nous en sommes dépositaires ; pour qui ne l'a pas appris, il est difficile de percevoir la différence entre la vérité scientifique et l'assertion religieuse. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agirait de croire. « Tu peux croire qu'on descend des singes, me dit mon étudiante, tu as le droit. Mais moi je croirai toujours qu'on a été formé de glaise... » Comme si la situation était symétrique – et que la vérité scientifique dépendait de la foi qu'on lui porte.

 

Or, le principe de la vérité scientifique, c'est qu'elle n'exige pas qu'on y croit. On peut être indifférent à cette vérité, estimer qu'elle n'a qu'une faible influence sur notre vie ; on peut entretenir un rapport au monde sensible qui se passe entièrement de ce que nous en apprend la science ; mais elle reste vraie. Pour mon étudiante, la validation par la science empiriste n'est pas d'une autre nature que celle par le livre révélé. Tout était déjà dans le Coran, les investigations de l'homme auraient dû s'y borner. 

 

Ce qui m'a frappé, c'est que mon étudiante avait été assez habile pour travestir sa foi de charbonnier en un relativisme épistémologique, sur le mode : « Tous les discours se valent, le notre autant que le votre. Vous croyez la parole d'une certaine autorité, en l'occurrence scientifique, nous croyons en revanche la parole d'une autorité validée par le miracle d'ordre littéraire et linguistique qu'est le Coran. » Ce relativisme, qui nie la singularité méthodologique, ressemble à celui qui, parti des sciences sociales, s'infuse progressivement en occident. A la suite du cercle de Vienne, de Kuhn, ou de Feyerabend, les « demi-habiles » nous martèlent que la vérité n'était qu'affaire de décision et de foi. Sur fond de pluralisme et de bon sentiment, ces opinions se sont répandues jusqu'à devenir des lieux communs : chacun défend aujourd'hui « sa » vérité et s'en voudrait de l'imposer aux autres. Mais une fois que nous aurons relativisé toutes les méthodes de validation du « vrai », nous aurons rendu aux discours d'autorité leur toute puissance. A ce titre, les progressistes relativistes sont les alliés des religieux : arguant du droit de chacun à décider de « sa » vérité, ils nous dépossèdent des moyens de lutter rationnellement contre la puissance hypnotique des gourous et des prescripteurs religieux.

 

La science répond médiocrement aux grandes questions qui nous étreignent. La rationalité n'est pas un positionnement très enthousiasmant. Il convient de les assortir de valeurs morales – mais pour les discuter, c'est encore à la rationalité de notre interlocuteur que nous en appellerons. Je vis en ce moment dans un pays où la révolution épistémologique que nous avons vécue à la Renaissance n'a pas eu lieu – où elle continue d'être mal comprise par la plupart des gens. Non en raison d'une infériorité culturelle intrinsèque mais entre autres parce que le livre sacré est perçu comme source de vérité, ce qui interdit toute recherche indépendante de lui. Concrètement, cet état d'esprit n'est pas sans conséquence sur la vie quotidienne au Maroc. La différence de nature entre le pouvoir légitime et le pouvoir arbitraire n'est jamais perçue de façon claire, faute d'une instance rationnelle permettant de la distinguer. Les bien-pensants qui, en France, plaident pour un relativisme de la vérité, chacun ayant le droit d'édicter le vrai, ne supporteraient pas l'état d'esprit qui règne ici. Au Maroc, il ne suffit pas d'avoir raison pour qu'on vous donne raison : le point d'énonciation de votre discours, l'autorité qu'on vous reconnaît, le pouvoir d'intimidation que vous exercez établissent la vérité plus sûrement que la vérité elle-même. En somme, la vérité est entièrement construite socialement : on dirait que les Marocains ont tous lu Latour. 

 

Les relativistes plaident pour un nivellement dont ils détesteraient les conséquences – ils croient combattre un discours d'autorité, la prétention du modèle rationnel occidental à imposer la vérité – et ce faisant ils ouvrent à nouveau l'espace aux discours d'autorité d'un autre ordre, en particulier religieux. En France, ces querelles se font bien souvent à front renversé : ce sont les gens de gauche, pétris de bonnes intentions, qui promeuvent le retour aux discours d'autorité de type religieux ou superstitieux, arguant que tous les récits se valent. Quand ces apprentis sorciers auront fait du rationalisme une croyance comme une autre, quels outils intellectuels auront-ils à opposer aux obscurantismes ?

 

Je m'en rends compte ici : la fracture sociétale française est de surface, mais notre passion des contrastes et des oppositions tend à l'élargir. Il y a quelque chose d'inquiétant, quand on vit à l'étranger, à observer de loin les déchirements de la société française. Le sujet du jour est abordé sous l'angle le plus clivant, comme si deux cultures s'affrontaient sans terrain commun. Il me semblerait urgent de ne pas oublier nos points d'accord. Il se pourrait qu'un jour nous soyons obligés de les défendre.

 

Au contraire des autres peuples du monde, assez unanimistes sur les questions fondamentales, nous jouons avec notre civilisation, incapables de tomber d'accord sur ses vertus – et nous ne les identifierons qu'une fois détruites. 

 

Ça et là, dans les ruines, il restera quelques traces d'un certain esprit d'investigation. Il y aura des publications, des paroles, l'activité d'une élite – car, incapable d'autre chose, notre système ne perd tout de même pas la capacité à renouveler son élite. Qu'en restera-t-il de cet esprit, au-delà de son champ d'influence ? Nous serons comme ces villages de montagne engloutis par l'eau d'un lac de barrage et dont en transparence le clocher reste visible les jours de beau temps.

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