Anciens et nouveaux cathos

14/02/2013

A l'occasion de la « manif pour tous », j'ai découvert comme beaucoup de Français le visage de ces « nouveaux catholiques », dynamiques et mobilisés, manifestant leur identité de classe et leurs inquiétudes. Personnellement, ces « nouveaux cathos » m'inquiètent et m'attristent. Mais j'ai essayé de comprendre ce qui a permis leur émergence. Pour cela, je crois qu'il faut se représenter la situation de « l'ancien catho », celui de mon enfance.

 

 

Au catéchisme, on apprenait aux enfants à aimer son prochain, à manifester une ouverture constante à l'égard des autres religions, à refuser de se rendre complice des injustices et à nettoyer son regard des a priori qui l'encombrent. Au fond, il fallait s'excuser d'être catholique, et s'en absoudre par le renoncement à tout ce qui le caractérisait, à commencer par les rituels. Les curés paraissaient encombrés de ce qui restait de la liturgie, et débitaient au pas de charge les phrases qui ne leur semblaient plus correspondre à l'esprit du temps. 

 

Or, l'esprit du temps en était-il reconnaissant aux catholiques ? Au contraire, les catholiques semblaient être considérés comme des humanistes râtés. Les humanistes sécularisés, qui avaient bien compris le complexe des catholiques, leur reprochaient cruellement de n'avoir pas encore tout à fait cessé de l'être. De très loin la religion la plus « moderne », en France du moins, le catholicisme subissait pourtant les attaques les plus vives. Les Chrétiens cédant du terrain, on leur reprochait toujours de n'en pas céder assez.

 

La fureur sarcastique qu'avaient à subir ces catholiques ouverts me semble avoir encore une autre cause. L'humanisme dont font preuve nos progressistes n'existe sous cette forme qu'en terre chrétienne. Avons-nous vu ailleurs une sécularisation se teinter de morale universelle ? Elle prend plutôt la forme, ici et là, d'un matérialisme que rien ne freine. Est-ce un hasard ? 

 

Les progressistes s'imaginent que la liberté est première, puis aliénée par les systèmes politico-religieux dont notre époque lumineuse nous délivre enfin. Mais la liberté est une construction sociale, une représentation : chaque culture se la figure différemment. Quoi qu'en pensent les nostalgiques d'un paganisme qu'ils imaginent libérateur, notre conception de la liberté de conscience et notre individualisme moral sont tout entiers judaïques d'abord, puis chrétiens. Les textes bibliques et évangéliques détourent progressivement l'individu, l'affranchissent de règles extérieures, et placent en sa conscience le combat des forces entre lesquels il lui revient de trancher. La « culpabilité » dont la religion nous accable n'est rien d'autre qu'une vigilance à l'égard de soi-même.

 

L'affaissement de l'Eglise comme institution a libéré les idées chrétiennes qui se sont répandues et ont fait des petits. Les humanistes détestent l'Eglise de lui être redevables de toutes leurs idées. Ils n'ont rien conçu qu'elle n'ait d'abord prêché. Leur pensée s'est formée de ses ruines. Ils aimeraient que disparaissent ceux qui leur rappellent, par leur existence même, d'où ils viennent. Elle est encore là cette Eglise dont nous venons et qui n'a pas le bon goût de disparaître ? Comment pourrons-nous faire croire que nous avons inventé ce que nous sommes, si elle reste comme témoin que tout nous vient d'elle ? Les humanistes haïssent les catholiques comme ces derniers détestaient les juifs : par orgueil, nous voulons être originaux, et nous n'aimons pas voir la matrice dont nous sommes sortis.

 

Voilà quelle était la situation des « anciens cathos », ceux de mon enfance – et dont mon père continue d'être un bon exemple : des humanistes conséquents, qui savaient ce que l'humanisme doit au christianisme, mais qui vivaient cette double affiliation sur un mode un peu honteux, et qui édulcoraient la théologie traditionnelle pour ne pas sembler trop archaïques. 

 

Or, ces catholiques ouverts, les humanistes les ont abondamment raillés et insultés. Les catholiques en ont logiquement conclu que ça ne valait pas la peine de faire tant d'effort pour se faire adouber par un impitoyable « esprit du temps », et ils se sont repliés sur une attitude de minorité. Les catholiques sont devenus, dans notre pays, une minorité au même titre que les musulmans pratiquants ou les juifs orthodoxes. Ils se conduisent alors comme toute minorité qui craint pour sa survie : en se crispant.

 

Ces « nouveaux cathos » qui nous inquiètent, ce sont les humanistes sécularisés et intolérants qui les ont inventés, par leur acharnement absurde contre une église qui leur avait à peu près tout cédé. Ces nouveaux cathos sont l'ennemi parfait, celui que les progressistes souhaitaient depuis si longtemps avoir en face d'eux ; les « anciens cathos », à cause de leur ouverture d'esprit, incarnaient imparfaitement cet ennemi dont le parti de la « tolérance » a impérativement besoin. Voilà les protagonistes en place pour une de ces oppositions stériles et furieuses qui caractérisent notre vie publique : les cathos réacs d'un côté, les progressistes arrogants de l'autre. 

 

 

Est-il permis de ne se sentir ni d'un bord, ni de l'autre ? Que reste-t-il aux « anciens cathos », que leur modération exclut de cet impitoyable affrontement de doubles ? 

 

Et s'ils profitaient de l'époque pour retrouver la singularité d'une voix qui, débarrassée des enjeux de pouvoir et d'influence, pourrait revenir à la force et à la vitalité du message évangélique ?

 

Que les catholiques soient raillés est dans l'ordre des choses, leur Seigneur les en avait prévenu ; plusieurs siècles de domination les ont trop habitués à être du côté du manche, il n'est pas mauvais qu'ils retrouvent l'esprit frondeur et iconoclaste du Christ. Qu'ils ne réagissent pas en minorité, qu'ils ne se crispent pas sur le dogme, qu'ils ne se laissent pas assimiler à une classe sociale ou à une sous-culture. 

 

Qu'ils soient moqués, oui, mais pour de bonnes raisons : pour leur engagement constant au profit des déshérités, et leur souci de prévenir sur la grande catastrophe à venir, la destruction annoncée de notre planète par la folie de l'homme...

 

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