Quelle union nationale ?

12/01/2015

J'étais dans la manifestation dimanche qui se déployait à Lyon en un long cortège sans commencement ni fin. J'étais avec mon fils qui, de culture mixte, ne pourra pas plus que moi s'offrir le luxe d'avoir le cœur d'un seul côté si par malheur l'occident et le monde musulman venaient à s'affronter sérieusement. Quatre jours plus tôt, c'est au Maroc que m'avait cueilli la nouvelle de l'attentat ; il était doux de m'en faire consoler par ma belle-famille musulmane. 

 

Dimanche je n'arrivais pas à être heureux au milieu de cette masse. Il me semblait qu'il y avait dans l'expression de cette « Union nationale » de nombreux non-dits et des exclusions de fait, que je voudrais essayer de détailler ici.

 

En premier lieu, si l'on peut exiger beaucoup d'un musulman français, il est tout à fait impossible de lui demander d'endosser le slogan « Je suis Charlie ». On doit attendre des musulmans français qu'ils admettent l'existence d'un journal comme celui-là ; mais sauf à exiger d'eux l'abjuration publique de leur foi, la plupart ne pourront jamais défiler sous des caricatures qui leur répugnent. Il me semble que les musulmans français sont en prise à un profond trouble identitaire, aggravé par ce qu'ils ressentent comme une relégation sociale. Un cancer distinct de l'islam mais dérivant de lui progresse au sein du monde arabo-musulman ; on peut le nommer fascisme islamiste. De très nombreux musulmans ne sont pas prêts à se laisser séduire par lui. Encore faudrait-il qu'on ne les y pousse pas. Ils sont à la lisière et peuvent tomber d'un côté comme de l'autre. Le mythe extrémiste des musulmans français tous candidats au djihad n'est pas plus vrai que le mythe angélique du monde musulman pacifique par nature. La manifestation de dimanche était l'occasion de les inclure dans la réaffirmation de valeurs qui ne heurtent pas de front les leurs. On aurait pu défiler contre la violence. Pour la liberté d'expression en général. Mais imposer le « je suis charlie » et la prolifération de ces caricatures, c'était exclure les Musulmans d'un rassemblement qu'on voulait pourtant national. Vers quoi les renvoie-t-on ?

 

Les gens de gauche défendent souvent des abstractions qu'ils ne prennent pas la peine d'essayer de connaître. « Pour les Musulmans » dit Plenel, « contre l'islamophobie » dit Clémentine Autain. Rencontrent-ils d'autres musulmans que les trois ou quatre « représentants » médiatiques de la communauté musulmane, habitués à montrer patte blanche puisque c'est ce qu'on leur demande, et qu'une immense partie des fidèles méprise précisément pour cette raison ? Allez sur les sites musulmans, lisez les forums, parlez avec des Musulmans à la sortie d'une mosquée au hasard. Vous découvrirez une communauté hésitante, qui n'a pas choisi son camp, et dont bien des opinions effareraient leurs défenseurs. Il faudrait veiller à ne pas trop les pousser vers nos ennemis, me disais-je en passant avec le cortège dans le quartier de la Guillotière où je réside et où vit une majorité d'habitants d'origine arabo-musulmane. Des grappes de jeunes arabes nous regardaient passer sans hostilité apparente mais sans sympathie, tout à fait étrangers à ce que nous exprimions. J'ai regardé le cortège : nous avions presque tous l'air de blancs de classe moyenne. Etions-nous conscients du message que nous étions en train de leur envoyer ? Cette « union nationale » se construisait-elle volontairement contre eux ?

 

Mais les Musulmans n'étaient pas les seuls exclus de fait du rassemblement de dimanche. Les sympathisants FN ou les lecteurs de Zemmour ont été priés de ne pas se joindre à une manifestation qu'ils eurent souillé de leurs idées indécentes. Les bonnes âmes qui ne s'étaient pas privés, le jour même des massacres, pour en accuser ceux qui les avaient annoncé hurlèrent à la récupération politique dès que les réactionnaires visés firent remarquer que les événements donnaient plutôt raison à leurs thèses qu'à celles de leurs adversaires. L'islamisme, c'est la faute de l'islamophobie autant que la fièvre est celle du thermomètre. Marine Le Pen ne fait pas plus de récupération que nos humanistes découvrant un danger qu'ils ont longtemps nié. Parmi les Français qui ont voté pour elle au printemps dernier, beaucoup avaient de légitimes raisons de se méfier de l'islam radical et de la sympathie qu'il provoque chez les Musulmans de France. Au contact d'une réalité que les politiciens n'ont cessé de nier, ils se sont tournés vers celle qui était seule sur ce segment du marché. On les juge indésirables dans une manifestation contre une violence dont ils ont senti les premiers symptômes. Pas plus qu'il n'y avait dans mon cortège de présence musulmane massive, il n'y avait, du moins en avais-je l'impression, de résidents du péri-urbain, chassés à la périphérie des agglomérations par la violence en banlieue, ou de « petits blancs » des classes populaires qui se plaignent d'un environnement de vie dégradé par l'immigration massive.

 

En somme, l'union nationale se faisait sans les Musulmans, et sans tous ceux qu'inquiètent les Musulmans. Or, c'est précisément la rencontre de ces deux catégories de français qui eut été historique. En leur absence, le cortège n'était que la traditionnelle manifestation du peuple généreux et humaniste des centre-villes français, celui qui vote Hidalgo ou Collomb. Très sympathique ce peuple là, mais il n'est pas la France, loin s'en faut.

 

Je suis ensuite allé à la grande Synagogue de Lyon pour témoigner ma solidarité de goy. Je mesure souvent la catastrophe qu'a été au Maroc la disparition presque totale de la communauté juive, « vendue » par Hassan II à l'agence juive. Je ne voudrais pas que la France fut un jour privée de ses Juifs. Ceux à qui j'ai parlé dimanche témoignaient d'un attachement de plus en plus ténu pour la France. Les départs vers Israël sont nombreux. Un premier ministre étranger déclare à nos concitoyens que leur place est chez lui plutôt que chez nous. Serions-nous prêts à les lui vendre, ces Juifs de France ? Je m'étonne qu'on ne s'alarme pas davantage de cette catastrophe possible, cette amputation dont la France ne se remettrait pas. Or la civilité, les visages avenants et reconnaissants de ces juifs lyonnais que j'ai croisés dimanche n'ont rien pu contre l'impression qu'ils m'ont fait, celle d'être au bord de la sécession, de moins en moins solidaires d'une nation par laquelle ils ne se sentent pas défendus. Je ne peux les en blâmer. Là aussi, l'unité nationale me semblait bien fragile.

 

En rentrant à la maison, je découvre des déclarations faites par des amis des journalistes assassinés. Ils font la fine bouche. « Nous vomissons ceux qui disent être nos amis. » dit l'un d'eux. Ne s'étonnent-ils pas qu'un journal vendu à 30 000 exemplaires fasse l'objet de manifestations de 4 millions de personnes ? Tant pis, nous n'avons pas besoin de leur approbation pour nous faire un symbole de leur martyr. On a les Voltaire qu'on mérite et notre époque n'est pas brillante. L'union nationale est mise à mal par ceux qui s'en font un slogan : tous ensemble, sauf ceux qui ne sont pas strictement d'accord avec nous, sauf ceux que choquent nos dessins pourtant faits dans l'unique but de les choquer. Les avant-gardes se font une valeur de ce qui les distingue du reste de la société. Eux ne veulent pas « faire peuple » puisque le peuple, c'est les beaufs, et qu'ils en sont la vigie éclairée. L'habituelle vision de la tolérance de ceux qui, s'en considérant les universels dépositaires, se croient autorisés à ne plus en faire usage.

 

 

Alors qu'est-ce qui fait France dans une journée comme celle-là ?

 

Il y a eu la manifestation d'un peuple, à n'en pas douter. Il ne recouvre pas l'entièreté de la population française mais il existe et son pouvoir d'influence est immense puisque nos élites médiatiques et politiques ont décidé de l'essentialiser comme « le peuple », ainsi que tous leurs commentaires l'ont prouvé.

 

Quel est-il ce peuple de dimanche dernier ?

 

Il exige le respect d'une tradition française de l'irrévérence, fut-elle blessante. Ce peuple est assimilationniste. Il aime qu'un folklore de surface venu de l'étranger métisse ses habitudes. Mais dans le fond, il veut qu'on respecte ses fondamentaux, fussent-ils en contradiction manifeste avec ceux des citoyens issus de l'immigration. 

 

Ce peuple ne fait pas d'amalgame. On l'exhorte à ne pas en faire, comme si les Français étaient par nature d'affreux racistes que les journalistes, esprits supérieurs, devaient protéger de leurs idées nauséabondes. Le peuple de dimanche n'a pas besoin d'eux pour saisir la différence entre un djihadiste et la plupart de ses compatriotes musulmans. Cabu l'a fait passer pour un ramassis de beaufs ; ce vieux peuple civilisé n'est pas rancunier et rend hommage à Cabu.

 

Ce peuple est une nation. Il a rendu hommage à sa police. Comme les Egyptiens de Tahrir qui acclamaient leur armée en janvier 2011, la nation se souvient qu'elle en est une et que certains hommes ont pour fonction de la défendre. Elle manifeste sa reconnaissance. Cela aurait outré les caricaturistes de Charlie mais peu importe. 

 

 

Je me demande ce que l'on va faire du peuple de dimanche. Je crains qu'on nous instrumentalise contre les plus malheureux de ce pays, qu'ils soient musulmans ou « islamophobes ». Je crains que les Musulmans de France les plus modérés ne se reconnaissent pas dans cette union nationale qui se joue contre leurs valeurs. Que les Français des classes populaires ou des territoires périphériques vomissent cette union qui criminalise leurs légitimes inquiétudes. Que les Juifs de France nous quittent. Que les « humanistes républicains » se croient seuls héritiers d'un mouvement dont ils n'ont pas compris la nature. 

 

Je me demande parfois si mon fils, quand il aura l'âge d'inventer le syncrétisme singulier par lequel il digérera ses deux cultures, aura gardé le souvenir du ciel bleu qu'il voyait de sa poussette, des applaudissements qui gagnaient la foule comme une vague, de cette belle journée d'hiver où des centaines de milliers de français exprimaient leur volonté de faire peuple. En verra-t-il d'autres des journées comme celle-là ?

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