Multiculturalisme ou assimilation ?

14/01/2015

Le voilà donc le nouveau numéro de Charlie Hebdo. Beau slogan que ce « Tout est pardonné ». On aurait aimé qu'il soit performatif et que les musulmans s'alignent sous ce slogan. Et pourtant, qu'elles viennent de France ou du monde musulman à l'étranger, les critiques déjà s'accumulent. Cette caricature, c'est de l'huile sur le feu. Beaucoup de musulmans considèrent que Charlie Hebdo est raciste. Ils ne sont pas forcément pratiquants ni même croyants. Mais ils sont attachés à des interdits que Charlie piétine allègrement.

 

Dans le même temps, notre ministre Bernard Cazeneuve aurait reçu pour mission de souffler sur les braises qu'il ne s'y prendrait pas mieux. Etait-ce opportun d'ordonner la même semaine une enquête sur un « dérapage » de Dieudonné ? J'ai souvent dû justifier auprès d'amis musulmans qu'on interdise Dieudonné alors qu'on acclame Charlie Hebdo. Tâche difficile : ce qui est sacré n'a pas à se justifier, sa sacralité naît précisément du consensus à le reconnaître comme tel. Pourquoi la Shoah nous apparaît-elle comme sacrée – et les plaisanteries à son propos intolérables – quand nous revendiquons pour les dessinateurs de Charlie le droit de heurter les zones de sacralité des Musulmans ? Cette question peut être reformulée d'une autre manière, et c'est précisément cet aspect des choses que j'aimerais interroger aujourd'hui : sommes-nous une société monoculturelle, qui établit sur le mode normatif ce qui est sacré et ce qui ne l'est pas ? Dans ce cas nous pouvons encenser Charlie et pourfendre Dieudonné sans autre justification qu'un choix souverain de notre société. Ou bien décidons-nous d'être une société multiculturelle ? Dans ce cadre les sacralités de chaque groupe ont un égal droit au respect, ce qui se pratique aux Etats-Unis (et l'on a bien vu la gène des Américains à défendre Charlie, qui heurte la nécessaire réserve qu'impose une société multiculturelle). En disant « Je suis Charlie », le peuple français semble avoir voulu dire : nous ne sommes pas prêts à reconnaître à certaines communautés le droit d'établir des limites à notre liberté de les offenser. Sous couvert de défendre la liberté, ce peuple a refusé le principe multiculturel.

 

Nous sommes pour le métissage, l'import de nouvelles saveurs, le mélange des couleurs. Nous aimons nous dire tolérants. Mais nous ne voulons par faire le moindre effort pour amender notre comportement par égard pour les susceptibilités des Musulmans. En France c'est comme ça, disons-nous implicitement aux Musulmans : on rit de Mahomet, on transgresse volontairement et sans autre objectif que de vous choquer un interdit majeur de votre religion. Si vous n'êtes pas contents, c'est que vous n'avez rien compris aux principes de notre liberté. Quant à Dieudonné que vous idolâtrez parce qu'il affiche une solidarité d'ailleurs opportuniste avec des populations qui vous semblent abandonnées par le monde occidental, nous rêvons de le mettre à l'ombre pour avoir transgressé ce qui nous est sacré à nous, l'évocation rigolarde d'un traumatisme dont notre société ne se remet pas.

 

Voilà ce qu'est une société monoculturelle : une société qui choisit ce qui lui est sacré et qui refuse de négocier à ce propos. Une société qui se donne par ailleurs le droit de rigoler impunément du sacré des autres et qui exige de ceux dont elle a ri qu'ils l'admettent et s'en réjouissent, au nom des valeurs qu'elle a décrété être les siennes.

 

On confond souvent le multiculturalisme avec le métissage ou le caractère contrasté d'une société dont les membres auraient des origines diverses. Le vrai multiculturalisme accorde des droits aux communautés plus qu'aux individus. Les Amish américains font ce qu'ils veulent de leurs enfants. A contrario, la France accorde un droit individuel à la liberté de conscience, mais ne reconnaît pas aux communautés le droit de disposer à leur gré des individus qui les composent.

 

Personnellement, je ne sais plus vers quoi se porterait ma préférence. Il m'arrive de rêver d'une vraie société multiculturelle conséquente, à l'américaine, où chacun s'impose une « common decency » dans le but de ne pas heurter la sensibilité de la communauté voisine. Non que cette société me paraisse en soi meilleure, mais il me semble que nous sommes arrivés en France à un tel degré de dislocation de l'unité nationale qu'une solution de ce type serait la seule à même de préserver la paix sociale. Dans ce cadre, il est évident que nous ne pourrions faire de Charlie Hebdo notre étendard. Nous serions comme les Américains : horrifiés par les attentats mais choqués par les outrances de l'hebdomadaire satirique.

 

Ce n'est pas cette option que les Français semblent privilégier. Ils ont massivement exprimé dimanche dernier qu'ils ne voulaient rien céder à la susceptibilité chatouilleuse des Musulmans. Puisqu'apparemment les Français réaffirment leur désir d'une société « monoculturelle » et normative, je crois qu'il faudrait prendre conscience qu'une telle société sans politique assimilationniste est condamnée à la guerre civile. Ce type de société repose sur un consensus national implicite. On doit être d'accord entre nous, sans avoir besoin de nous le dire, sur un certain nombre de valeurs. L'assimilation, ce n'est pas la réduction de l'autre au même. C'est un processus d'altération de l'autre qui le conduit, sans renoncer à un certain nombre d'éléments culturels qui le singularisent, à tenir pour siennes nos valeurs. L'assimilation n'exige pas des immigrés qu'ils renoncent à leurs coutumes, leur nourriture ou leurs goûts musicaux. Mais elle exige d'eux qu'ils s'incorporent au consensus national sans arrière-pensée. Un musulman assimilé ne se choquerait pas des caricatures de Charlie Hebdo et se réjouirait de l'interdiction d'un spectacle de Dieudonné : sans renier ses origines, il aurait fait siennes les zones de sacralité de sa société d'accueil. Un musulman à qui l'on a fait croire qu'il intégrait une société multiculturelle a toutes les raisons d'être outré par ce qu'il ressent comme un deux poids - deux mesures entre le traitement de Charlie Hebdo et celui de Dieudonné.

 

Il me semble que les Musulmans de France sont victimes de ce jeu de dupe. On leur a fait croire depuis des années à un multiculturalisme dont en réalité la France ne s'est jamais donnée les moyens. Par ailleurs, on a renoncé à les assimiler, c'est à dire à les intégrer au consensus national sur les valeurs qui nous semblent sacrés. Ils n'ont d'autre choix que de se sentir en rupture. La parution du nouveau Charlie et son élévation au rang de symbole national ne peut qu'entériner cette rupture.

 

Assimiler de manière volontariste les musulmans au consensus national ; ou alors renoncer à les choquer volontairement et à transformer ceux qui les choquent en héros nationaux. Je crois que nous avons à choisir entre ces deux options. L'une et l'autre, pour des raisons différentes, sont en contradiction avec les positions de gauche. Il va falloir du courage pour résoudre ce dilemme, ou s'attendre à une rupture grandissante.

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