La paille et la poutre

13/11/2015

« Qu'as-tu à regarder la paille dans l'oeil de ton frère,

alors que la poutre qui est dans ton œil à toi,

tu ne la remarques pas ?

(…) Esprit faux ! Enlève d'abord la poutre de ton œil ;

alors tu verras clair

pour retirer la paille qui est dans l'oeil de ton frère. »

Evangile de Luc, 6 41-43

 

 

Quand j'étais enfant, la parabole de la poutre et de la paille me semblait étrange et absurde. Comment une poutre pouvait-elle se loger dans un œil ?

 

L'interprétation que les prêtres ou les exégètes proposent de cette phrase est invariablement la même : il faut s'abstenir de juger car nous sommes toujours plus attentifs aux petits défauts de l'autre qu'à nos propres tares, qui sont bien plus importantes. Or, cette dissymétrie m'a toujours posé problème. Elle impose de supposer que, dans un conflit, l'un des antagonistes a des défauts plus importants que l'autre, et que la parabole s'adresse prioritairement à celui-là. Elle laisse donc la possibilité à chacun de se dire : « Heureusement que pour ma part, j'ai des défauts moindres que mes voisins. Je peux donc juger les autres puisque moi, ce que j'ai dans l'oeil, c'est une paille. »

 

Cette dissymétrie de la parabole nuit à son caractère universel. Elle permet d'éluder l'injonction morale contenue par la parabole. Il est possible à chacun de prétendre que c'est l'autre qui a la poutre. L'interprétation en terme d'assymétrie – c'est à dire de différences – permet à chacun de reconduire le comportement que précisément la parabole avait pour fonction d'amender.

 

Récemment, influencé par ma lecture du penseur René Girard, j'ai imaginé une autre manière de comprendre cette phrase. J'ignore si cette interprétation a déjà été proposée.

 

Demandons-nous si, dans la scène décrite par la parabole, les deux antagonistes n'ont pas, contrairement aux apparences, la même chose dans l'oeil. Et si la différence d'aspect entre la paille et la poutre était un simple effet de perspective ? Les deux sujets qui se font face ont tous deux une paille dans l'oeil. Chacun est parfaitement capable de voir la paille présente dans l'oeil de l'autre ; mais celle qui est dans son œil à lui, en raison de sa proximité, se présente comme une poutre. Cette poutre, nous ne pouvons pas ne pas la voir, mais nous ne la reconnaissons pas semblable à la paille du voisin ; elle est tellement grosse que nous voyons à travers – de même qu'on ne voit pas les taches sur ses propres verres de lunettes. La parabole inclut l'effet de subjectivité interne aux antagonismes. En réalité, ce que nous avons dans l'oeil, l'autre et moi, est strictement la même chose. Mais il ne nous est jamais donné de sortir de l'échange, de le considérer comme le ferait un observateur extérieur, et de découvrir à la faveur de cette position la symétrie de notre antagonisme. Nous sommes condamnés à rester en nous-mêmes, dans une position depuis laquelle la paille de l'autre nous semble très différente de ce que nous avons chez nous. Et si ce que nous avons dans l'œil est, par un effet de perspective, incomparablement plus gros que ce que nous découvrons dans l'oeil du voisin, sa proximité ne permet pas de l'établir en objet de notre opprobre.

 

En réalité, nous sommes les mêmes. Et la parabole est d'une universalité sans exception. Elle ne postule pas deux personnages différenciés, dont l'un serait plus coupable que l'autre. En désignant par deux mots distincts le même objet (la paille, semblable des deux côtés, mais qui m'apparaît comme une poutre quand elle est dans mon œil), la parabole dévoile non seulement la symétrie des antagonismes humains, mais aussi le fait qu'à l'intérieur de cette relation symétrique, chacun la vit comme une assymétrie : chacun se croit l'offensé, chacun se pense en situation défensive et attribue à l'autre l'origine des hostilités.

 

L'interprétation en terme d'assymétrie suppose la mauvaise foi de celui qui serait un plus grand pêcheur. La parabole s'adresserait exclusivement aux Tartuffe, aux hypocrites qui minimisent leurs propres défauts pour accabler ceux des autres. En réalité, en choisissant d'évoquer des objets présents dans l'oeil, Jésus exclue cette interprétation : il ne nous dit pas que celui qui juge l'autre ne veut pas voir son défaut à lui ; il nous dit qu'il ne peut pas le voir, car sa position dans l'échange l'empêche de découvrir ce qu'il est pourtant capable de voir dans les conflits des autres, dès lors qu'il en est extérieur. La parabole n'est pas une injonction à nous défaire de notre mauvaise foi. Avant même d'être un commandement moral, elle nous renseigne sur ce qui entrave notre jugement. Elle est descriptive avant d'être prescriptive.

 

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés » dit la parabole. Si l'on s'en tenait à l'interprétation généralement proposée de ce texte, ce n'est pas cette conclusion qui devrait s'imposer. Certains pêcheurs ayant dans l'oeil des poutres, et d'autres des pailles, la conclusion de la parabole devrait être : « Sache juger avec justesse, et tiens toi assuré que tu n'as pas de défaut plus grand que l'homme que tu t'apprêtes à juger ». Or cette recommandation, pour sensée qu'elle puisse paraître, ne saurait être efficace : car au fond, ce qu'elle conseille, c'est précisément ce que chacun croit déjà faire. Nous arrive-t-il de juger nos prochains pour des défauts dont nous savons qu'ils sont moindres que les notres ? Bien-sûr que non. Une morale qui se contenterait de dire : « Ne jugez qu'à bon escient » serait sans effet. Chacun la tiendrait pour pertinente, mais se dirait : « moi, c'est déjà ce que je fais ».

 

Ce que dit l'Evangile est à la fois plus efficace et plus radical. Jésus dit en substance : « ne jugez jamais, car votre implication dans l'échange vous aveugle sur les mérites relatifs de chacun. Ne jugez jamais car vous ne serez jamais en position de savoir qui a les plus grands défauts. » L'injonction morale proposée par Jésus s'accompagne d'un propos anthropologique sur la nature nécessairement lacunaire des représentations que les individus se font des conflits où ils sont pris.

 

Chez Luc, la métaphore de la paille et de la poutre vient à la suite du passage sur « l'amour des ennemis », qui comporte la recommandation bien connue : « A celui qui te frappe sur une joue, présente l'autre ». Ce passage peut sembler déraisonnable : faut-il tout céder à l'ennemi ? On lit souvent ces injonctions comme des délires moraux inapplicables, qui n'auraient pas d'autres justifications qu'un désir masochiste d'être humilié. C'est ainsi que l'interprète Nietzsche, qui voit dans la mentalité chrétienne une morale d'esclave.

 

Mais plutôt que de discuter les choix éthiques formulés par le Christ, il faut s'interroger sur la vision de l'homme qui sous-tend et conditionne ces choix. Avant de nous dire comment nous devons nous conduire, le Christ nous révèle comment nous nous conduisons déjà. Les recommandations évangéliques ne sont pas l'expression d'un positionnement éthique déconnecté des rapports de force ; elles se fondent sur une analyse des rapports réels entre les hommes. Puisque notre inclusion dans l'échange nous rend incapables d'en avoir une vision claire, il nous faut refuser d'y exercer le rôle d'arbitre – autrement dit, de juge. Nous devons vivre les uns avec les autres sans nous juger, car le jugement est toujours « juge et partie », toujours au service d'une position, d'un intérêt.

 

La radicalité d'une telle injonction nous effraie. Nous tenons à nos petites différences, et à nos petits conflits ; nous aimons mieux nous abîmer dans la violence plutôt que de renoncer à l'indice différentiel dont nous avons fait notre identité. Comme les consommateurs de l'univers capitaliste, qui cherchent à se distinguer en devenant les mêmes, notre désir d'une autonomie obtenue contre les autres nous conduit toujours à la parfaite réciprocité des oppositions de doubles – une réciprocité que nous lirons toujours, de l'intérieur, comme une dissymétrie : la « paille » d'un côté, la « poutre » de l'autre. Quand nous la percevons, notre orgueil se révolte contre cette réciprocité, qui nous révèle crûment le caractère illusoire des raisons que nous donnons à nos colères. Nous cherchons alors à échapper à la réciprocité en nous distinguant toujours davantage ; mais cette réaction est précisément le bois dont se chauffe l'antagonisme, chacun réagissant symétriquement contre la ressemblance de l'autre. En réalité, nous dit le Christ, on n'échappe pas à la réciprocité. Le désir de distinction de l'individu est une vanité qui le conduit au pire. On ne peut échapper à la mauvaise réciprocité, celle de la violence en miroir, que par la bonne réciprocité : l'amour mutuel, qui se nourrit lui-même. Pour passer de la bonne à la mauvaise réciprocité, il n'y a pas d'autre solution que de faire le premier pas. Oser sortir de la réciprocité violente, c'est d'abord renoncer au jugement. Voilà pourquoi, dans le « Discours dans la plaine » de l'Evangile de Luc, la métaphore de la paille et de la poutre est si proche de la recommandation : « tendez l'autre joue ». Ces deux conseils reviennent au même. Comprendre que notre inclusion dans la réciprocité violente conditionne nos jugements et les subordonne à notre intérêt, c'est déjà refuser de nourrir cette violence. Il n'y a pas d'autre moyen, pour gripper le mécanisme de la réciprocité violente, que de tout céder à l'autre.

 

Mais n'existe-t-il pas des cas où les différences sont réelles entre les antagonistes ? N'aurait-on pas raison alors de juger celui qui nous fait face ? Souvent, sur ces questions, la référence hitlérienne n'est jamais loin : et si c'était un nazi qui nous faisait face, dirions-nous encore qu'il faut tendre la joue gauche ? La paille de Jean Moulin vaut-elle la poutre de Klaus Barbie ? Il me semble qu'aujourd'hui, la référence à ces cas limites sert à reconduire le mécanisme de la mauvaise réciprocité, en se drapant d'excellentes raisons pour le faire. De nos jours, tout le monde est Jean Moulin ; chacun justifie sa propre violence en construisant une représentation des antagonismes qui la rend nécessaire. Tout le monde se croit « résistant » : c'est toujours l'autre qui commence, nos actes de violence sont toujours légitimes.

 

En réalité, ce que nous dit le Christ semble ne pas souffrir d'exception : oui, même dans les cas limites, il faut renoncer au jugement et à la violence. C'est notre unique chance de transformer la mauvaise réciprocité en bonne réciprocité. En répondant par la violence à la violence (et le jugement est une violence morale), nous acceptons de nous faire coloniser par la violence de l'autre, de nous faire dominer par elle, et nous serons bientôt perçus comme celui qui a commencé et dont la violence appelle une réplique.

 

Dans certains contextes, le choix de ne pas répliquer à la violence de l'autre conduit à la mort. Fondamentalement, l'éthique chrétienne est une éthique du martyr. C'est toujours vers son martyr que tend l'authentique chrétien, puisque son refus de « jouer le jeu » de la mauvaise réciprocité le positionne en victime idéale. Mais ce martyr n'a rien à voir avec celui des kamikazes nippons, ou des djihadistes qui se font sauter au milieu de civils : ces martyrs là meurent pour que se propage après eux une violence à ce point radicale qu'elle les emporte aussi ; le martyr chrétien « idéal » meurt pour que la violence s'arrête à lui. La violence est une balle qu'on se renvoie ; il décide de ne pas la renvoyer. La balle, c'est certain, va passer sur lui et le détruire ; mais il n'y a pas d'autre moyen d'interrompre le jeu.

 

Le pire n'est jamais certain. Nous n'avons pas d'autre choix que d'oser le premier pas. La bonne réciprocité se joue à deux, mais c'est d'abord seul qu'on l'entreprend. « Aimez vos ennemis » dit le Christ, « faîtes du bien et prêtez sans espérer en retour. » Car si l'on espère un bénéfice, on reste dans la réciprocité que domine l'intérêt. La bonne réciprocité exige l'inconditionnalité.

 

Si l'autre répond à notre appel, une nouvelle symétrie se met en place : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. » Les Chrétiens pensent généralement que c'est du jugement divin qu'il s'agit ici : Dieu ne jugera pas ceux qui ne jugent pas. Je pense au contraire que le Christ nous parle ici de l'autre, qui imitera notre non-violence comme il imitait notre violence dans les situations de mauvaise réciprocité.

 

Etre chrétien, ce n'est pas nécessairement avoir la foi. En ce qui me concerne, j'ai bien du mal à croire à l'au-delà, à l'immortalité de l'âme, ou à l'origine divine de la création. Etre chrétien, c'est admettre que voici deux mille ans, un homme dont l'inspiration reste mystérieuse a dit des vérités si difficiles à admettre que nous continuons à interpréter fautivement le texte qui en rend compte.

 

Cet homme continue à nous recommander ce que nous avons tant de mal à faire : « pariez sur l'autre ».

 

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