Steve Jobs, de Dany Boyle : prolongement de l'hypnose

09/02/2016

 

Paru dans Causeur en février 2016.

 

 

Le film Steve Jobs de Dany Boyle est curieusement construit. Son déroulement est d'une limpidité dramaturgique parfaite, organisant savamment de multiples « pay-in/pay-off »1. Le parti-pris de faire revenir à chaque acte les mêmes personnages, dans des situations exactement similaires, se prêterait volontiers à un récit conceptuel, un film de dialogue stylisé dressant un portrait éclaté, comme Bergman savait les faire ; il aurait fallu pour cela assumer qu'on n'était pas exactement dans le réel, mais dans un entre-deux théâtral, où un personnage mythique voit défiler, lors de moments-clefs artificiellement aménagés dans sa biographie, les personnages importants de sa vie, chacun dépositaire d'une part de vérité à son propos. Mais Dany Boyle veut profiter à la fois des avantages d'un scénario irréaliste et systématique, et de ce pseudo-naturalisme hollywoodien qui se fait passer pour le réel à grands renforts d'artifices : caméra virevoltante, qui semble toujours se laisser surprendre par l'action ; interprétation en mode Actors Studio ; lumières baveuses... Comme si le cinéaste n'avait pas tout à fait compris ce que son brillant scénariste lui proposait de filmer.

 

Le film Social Network de David Fincher, sur Mark Zuckerberg et la création de Facebook, adoptait une vraie position d'extériorité vis à vis de son sujet, et révélait tout ce que le projet du réseau social relevait de pathologique (et par conséquent, l'extension de cette pathologie au monde, son caractère contagieux). Ici, et bien que le film ait le même scénariste que celui de Fincher (Aaron Sorkin), Dany Boyle n'égratigne pas le projet Apple ; il ne malmène l'homme Jobs que pour servir le culte dont sa marque fait l'objet. Le sous-texte du film n'est jamais critique à l'égard du système créé par Jobs et de la vision du monde qu'il implique ; au contraire, le scénario semble constamment dire : « Voici le prix à payer pour être un grand visionnaire ». Et Jobs devient une sorte de figure sacrificielle, le génie un peu dément qui a payé de son bonheur la révolution qu'il a offerte au monde.

 

Cette absence de distance critique du film tient, je crois, à la nature du culte dont Jobs fait l'objet, très différente de l'admiration que peuvent susciter Zuckerberg, Bill Gates, ou Larry Page. On admire ces derniers en tant qu'ils sont des inventeurs, des hommes d'affaire avisés, ou des dirigeants intelligents. Pour Jobs, il en va tout autrement : son culte ne repose pas tant sur des éléments objectifs que sur une aura de nature religieuse, dont il a lui-même organisé le récit. Ses admirateurs partagent sur Facebook en se pâmant son fameux discours devant les étudiants de Stanford en 2005, invraisemblable enfilade de lieux communs qu'on dirait tous sortis de la bouche de Séguéla2 : « Votre temps est limité, ne le passez pas à vivre la vie de quelqu’un d’autre. Ne vous enfermez pas dans des dogmes – ce qui correspondrait à vivre avec les pensées des autres. Ne laissez pas le bruit ambiant influencer vos opinions et la petite voix en vous. Et au delà de toutes ces choses, ayez le courage de suivre votre cœur et vos intuitions. »

 

Ce discours est une parfaite illustration de « l'illusion romantique » telle que René Girard l'a définie : il faut à toute force se faire croire qu'on est unique, différent du voisin, quand bien même le voisin est dans des dispositions exactement similaires. La société du spectacle nous incite à être strictement les mêmes, tout en cultivant soigneusement notre illusion d'être unique. Ce que la marque Apple a réussi, c'est à imposer l'idée que les objets qu'elle fabrique sont l'indispensable opérateur de cette transformation de l'être. En cela, la « marque à la pomme » accomplit la révolution capitaliste, celle qui consiste à rendre les objets du désir réplicables à l'infini. Le capitalisme exploite le caractère imitatif du désir de l'homme, tout en évitant les conflits nés précisément de cette tendance à l'imitation : comme les objets du désir sont devenus réplicables, il n'y a plus de nécessité à se battre pour les obtenir. Et les violentes cohues qu'on observe dans les Apple Store les jours de lancement d'un nouveau produit sont une survivance des conflits d'appropriation du monde pré-capitaliste, à ceci près qu'elles ne font plus de morts, puisqu'à la fin tout le monde est servi.

 

Ce qu'il faudrait dire de Jobs est tout autre chose que ce que le film de Boyle en raconte, cette éternelle histoire du dirigeant odieux mais visionnaire : ce publicitaire talentueux a organisé un système d'attribution de valeur symbolique à des objets réplicables, pour convaincre des millions d'individus d'acheter des produits dont ils n'avaient aucun besoin, et à des prix bien plus élevés que leur équivalent fabriqué par d'autres marques. Etait-il cynique ? Croyait-il réellement à ses tirades ineptes sur le think different ou construisait-il sciemment le discours qui convenait à son public ? En réalité, la réponse à cette question importe peu, car Steve Jobs importe peu. Les contempteurs de son système veulent faire croire qu'il a été un tournant décisif dans l'histoire moderne, mais le propre du système hyper-concurrentiel du capitalisme, c'est que chacun est éminemment remplaçable. Un autre à sa place aurait rempli une fonction à peu près similaire. En réalité, Steve Jobs est un agent de l'esprit du temps. Ce sont les consommateurs qui ont fait sa légende, parce qu'il leur donnait ce qu'ils voulaient entendre : son discours de magazine psycho les convainquait de leur originalité individuelle au moment même où ils cédaient mimétiquement à d'irrationnelles pulsions d'achat collectives. Les consommateurs modernes sont condamnés à l'insatisfaction, car toujours en quête de l'introuvable écart différentiel qui les distinguerait du voisin. Steve Jobs créé le discours qui charge d'une valeur mystique cet objet dont ils espèrent inconsciemment l'estime d'eux-mêmes – en attendant que la marque leur impose d'acquérir le suivant. D'une certaine manière, ce discours est incorporé à l'objet Apple lui-même : ces appareils inutiles et délicats ont pour fonction sociale de signaler leur propriétaire comme désirable et « unique », aussi paradoxal que ce puisse être.

 

La seule différence entre une meute de supporters de foot et les adorateurs d'Apple, c'est que les premiers n'ont pas la pudeur de leurs instincts grégaires. Au fond, Steve Jobs n'est rien d'autre qu'un ballon de baudruche par lequel les consommateurs des classes supérieures se dissimulent à eux-mêmes leur ultra-mimétisme. Il est le cache-sexe de ces bourgeois de centre-ville qui ne se veulent pas aussi grégaires que les prolos.

 

Le film de Dany Boyle écorche à peine l'aura du gourou. Il aurait fallu rentrer dans la machine à fabriquer du désirable, ouvrir le capot de cette aventure industrielle qui a essentiellement reposé sur des intuitions d'hypnotiseur. Mais c'eut été produire un film qui aurait fortement déplu aux fans. Et comme l'ordinateur Macintosh présenté au début du film, et dont les vis ont été fabriquées de telle sorte qu'aucun tournevis ne leur corresponde, il semble que le système conceptuel d'Apple ait été pensé pour n'être jamais ouvert – sans quoi l'on découvrirait ce qu'il a d'à la fois monstrueux par son ampleur et son cynisme, et de terriblement banal.

 

1. « Pay-in/pay-off » désigne ces détails qui, dans un scénario, reviennent plusieurs fois et permettent de mesurer la distance parcourue par un personnage, ou de comprendre a posteriori un trait de l'intrigue qui nous avait échappé. La première occurrence dans le scénario de l'élément en question n'apporte rien au récit et peut sembler inutile : c'est là que le scénariste « pay-in » ; mais plus tard, quand il réutilise cet élément, sa réapparition donne une subtile épaisseur à l'intrigue : c'est le « pay-off ». Steve Jobs use et abuse du procédé, à tel point qu'on le dirait écrit spécialement pour servir à un cours de scénario dans les universités américaines.

 

2. Pour l'anecdote, j'étais pour des raisons personnelles à la cérémonie de départ à la retraite du pédagogue Philippe Meirieu, en janvier 2015. Pour lui rendre hommage, son fils, le talentueux metteur en scène de théâtre Emmanuel Meirieu, a choisi de lire à l'assemblée, en se faisant accompagner d'une pompeuse musique de Howard Shore, un extrait d'un discours de Jobs sur « les hommes qui changent le monde ». On ne saurait trouver meilleure illustration de la manière dont certains progressistes, qui font pourtant preuve d'un sens critique acéré, acceptent avec une confondante naïveté le « storytelling » conçu par le capitalisme le plus amoral.

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