Balade à Montreynaud

25/11/2016

Ecrit pendant la résidence du Collectif X dans le quartier de Montreynaud, à Saint-Etienne, en novembre 2016, dans le cadre du projet VILLES mené par Arthur Fourcade et Yoan Miot.

 

Départ 21h30, rond-point.

Rue calme. Je marche en pensant à mon fiston à qui je n'ai pas parlé avant qu'il s'endorme.

En contrebas de la mosquée, une usine qui laisse s'échapper un son vibrant et organique. On a l'impression d'un gros monstre de fer enroué.

Plus haut, l'un des bureaux de la mosquée est allumé. La chambre du père Riffard aussi. L'Agasef est éteinte. La cité se désopacifie, pour moi. Elle devient un espace dont je déchiffre partiellement les formes.

Le forum, complètement silencieux. Les barres font obstacle au son de l'autoroute. Quelques volets qu'on ferme – certains électriques, d'autres non. Les gens sont forcés de signaler bruyamment leur retrait de l'espace public. Quelques fenêtres illuminées, dans le long bâtiment qui longe le forum ; les lumières passent à travers des rideaux de tulle teintée. Verre, rose, rouge, les fenêtres enrichissent le bâtiment d'une fantaisie colorée qu'il n'a pas en journée.

Je descends par l'escalier le long du monticule de terre meuble qui a remplacé la tour Plein-Ciel. En-dessous, sur le boulevard Vivaldi, un camion de nourriture. Je m'en approche : c'est la première présence extérieure que je croise depuis longtemps. Au bout du comptoir, qui sépare l'intérieur du camion de l'extérieur, une télé est posée. Elle diffuse le multiplexe de la quatrième journée de Champion's League. Deux garçons sont au comptoir côté rue et regardent le match en attendant leur burger ; deux garçons sont au comptoir côté camion et semblent avoir un peu oublié qu'ils avaient à préparer des burgers. J'en commande un, pour me donner une raison de rester un moment. Je regarde le multiplexe. J'esquisse un commentaire de footeux. L'un des clients me demande si je fais partie du théâtre, là, à l'Agasef. Apparemment, même de nuit, même en attendant un burger devant un match de foot, je n'ai pas une touche à vivre à Montreynaud.

Tandis que l'Atletico Madrid tente d'en mettre un deuxième, j'essaie de comprendre à quoi tient « l'allure Montreynaud ». Est-ce purement vestimentaire ? Y a-t-il une posture ? Il y a quelques années, quand ma femme et moi venions de nous marier et que nous rentrions au Maroc en vacances, il arrivait que des jeunes gens nous croisent et l'insultent en lui disant : « Alors, tu les as eus tes papiers ? » Pour eux, il ne faisait aucun doute qu'elle était une marocaine mariée à un Français. Aujourd'hui, quand nous nous promenons dans le quartier populaire dont elle vient, le même genre de jeunes hommes vont vers elle et lui disent en anglais : « Welcome to Morroco. » Ils reconnaissent en elle une étrangère. Elle n'a pas l'impression d'avoir changé. Il doit y avoir quelque chose dans son allure qui la détoure ; de même, à Montreynaud, je dois balader autour de moi un halo d'étrangeté.

Je me fais rabrouer par un type derrière moi que je n'avais pas remarqué. Assis dans sa voiture, moteur allumé, il regarde le match diffusé sur la télé du camion fast-food. Je la lui cache.

Mon burger est prêt. Il y a plein de frites qui dégoulinent de sauce. Je mange en marchant.

Sur la place du marché, plusieurs groupes de garçons, habillés de sombre, par petites grappes. Je traverse la place, les yeux à terre. De l'autre côté du centre commercial, autour d'un siège pliant, d'autres jeunes hommes attendent, en mode The Wire. Je les évite et commence la descente vers Saint-Saëns. J'ai le Carnival des Animaux en tête.

Les petites maisons du bas Montigny. Des aboiements de chien, derrière les grilles. Le son d'autoroute qui devient plus présent. Des jeunes près d'une voiture, qui discutent. Puis l'autoroute – comme des douves bruyantes qui encerclent la colline retranchée de Montreynaud.

Dans la zone industrielle qui suit, je me replie sur mes pensées. Sur ce que ça me fait, ce début de résidence avec le collectif X. J'ai l'impression qu'à partir d'un certain âge – et j'y suis sans doute – on organise sa vie de manière à se donner une chance d'oublier ses infirmités. On ne se guérit pas, on s'aménage. La vie que je me suis faite me permet d'oublier mon incapacité au présent. Les jeux du soir, qui précèdent le choeur, me rappellent à quel point il m'est difficile d'être à l'unisson d'un groupe, d'en épouser le rythme en temps réel.

C'est étrange de se coltiner à nouveau le mur de ses insuffisances. Je me sens mélancolique, comme si je me rendais compte que j'avais décidé de vivre à distance des zones d'inconfort, en amont du danger – et dans une relative solitude, du moins si je compare ma position à celle de ces comédiens, capables de s'incarner en un corps collectif.

Sur mon chemin, en pleine zone industrielle, tout à coup, une présence humaine. Une jeune femme, africaine, qui me regarde passer. Je la salue d'un petit signe de tête, accompagné d'un bonsoir à peine timbré.

Plus loin, une deuxième, pas plus vêtue que la première. A elle aussi, j'adresse un sourire et un salut. Elle me répond : « On y va ? » Je lui dis : « Non, ça ira, je te remercie. » Elle me répond : « Hein ? » Je dis : « Non non, c'est bon. » Derrière nous, il y l'hôtel Formule 1 qui est peut-être l'un de ses lieux de travail. Je ne peux pas dire que j'ai été tenté de la suivre, non, mais cette jeune femme était de très loin l'élément le plus avenant à un ou deux kilomètres à la ronde. Pour le reste, le désert et le silence d'un quartier conçu pour personne – des lieux qui ne se veulent que de passage. Littéralement, de nuit, un No Man's Land qui isole Montreynaud du reste de la ville, comme une zone tampon à la frontière de deux états ennemis.

J'arrive à la passerelle. Je longe la glorieuse cité du Design. J'arrive à Carnot. Je cherche un bar, j'aimerais bien me récompenser d'une bonne bière. Il n'y a que des kebabs d'ouvert. A Jean-Jaurès, je vois une pizzeria. Mais au moment où je m'y dirige, un tram s'approche, en sens inverse. J'ai peur que ce soit le dernier, j'ai envie de m'épargner la marche en pleine nuit pour le retour. Je saute dedans, je n'aurai pas de bière.

Ce tram en direction de la Terrasse, c'est le seul endroit où je me serai fait emmerder pendant ma ballade nocturne. Deux jeunes jouent à tenter de me faire peur, je suppose. Je ne réagis pas trop. Ils se font engueuler par le chauffeur du tram, par haut-parleur interposé.

Le trajet de la Terrasse à Montreynaud, le long de la rocade, est sans histoire.

 

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