Sur les violences faites aux femmes

24/10/2017

On découvre, jour après jour, à quel point la moitié masculine de l'humanité exerce une violence constante et répétée sur la moitié féminine. On ne peut pas dire qu'on ne le savait pas ; nous avons tous des amies qui nous ont raconté ces choses, mais elles n'avaient encore jamais pris cette valeur cumulative. Elles ne s'étaient pas constituées comme un objet massif, incontournable...

 

Certains craignent que ces dénonciations aillent trop loin, qu'elles visent trop large, qu'elles amalgament les monstres et les hommes simplement indélicats, ou qu'elles entravent à l'avenir les rapports "sains" de séduction. C'est un risque réel, mais il me semble prématuré d'alerter à son propos. Pour l'instant, l'heure est à la parole de celles qui se sont longtemps tues. Il sera temps ensuite de se demander comment ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain.

 

Je dois dire que cette accumulation de témoignages me trouble profondément, et c'est ce qui m'a décidé à écrire. Car je ne suis pas certain d'avoir été constamment irréprochable sur ces questions. J'ai le souvenir d'avoir dragué lourdement, d'avoir insisté parfois... Il me semble n'avoir jamais franchi le seuil de la contrainte, mais au fond en suis-je si sûr ? Beaucoup des hommes désignés sur les réseaux sociaux tombent sans doute des nues.

 

Il me semble que si parfois j'ai flirté avec les limites, je l'ai fait sur le mode du jeu, un jeu dont les règles étaient claires et dont les femmes avec qui j'étais en relation pouvaient s'approprier les règles. Je n'ai jamais été le supérieur hiérarchique de quiconque, et ne pense pas avoir abusé d'un ascendant pour obtenir ce que mon charme seul ne pouvait me valoir. Pour autant, je découvre ces derniers temps à quel point ce chevauchement fin des limites, s'il se veut innocent dans ses intentions, peut être vécu comme une violence. Je découvre surtout à quel point l'accumulation de comportements comme le mien finit par créer chez certaines femmes une sensation de harcèlement.

 

On relit différemment son propre comportement quand on découvre qu'il s'inscrit dans une économie générale des rapports entre les hommes et les femmes. Quand on se rend compte que si l'on n'a pas franchi certaines limites, le seul fait d'avoir été à leur lisière s'ajoute à tant de violence que cela ne peut être que reçu comme une violence supplémentaire.

 

D'autre part, si au final mon comportement était perçu comme acceptable (mais l'était-il ?), c'était peut-être parce que j'étais doté du capital symbolique qui me permettait de le travestir en une sorte de dandysme éloquent, et de compenser par la parole la relative crudité de mes actes. Autrement dit, j'avais les ressources intellectuelles pour transformer ma voracité en comportement civilisé. Ici, les inégalités de classe s'ajoutent aux inégalités homme-femme : certains ont les moyens de déguiser leur lubricité, quand d'autres la laissent apparaître à nu ; ce sont les fameux "beauf", privés de la culture bourgeoise qui leur permettrait de vernir leur désir d'une couche de décence. Les CSP+, comme on dit, bénéficient sans doute d'une marge de tolérance plus grande, par leur capacité à fleurir de mots jolis la brutalité de leur comportement.

 

Il est difficile de se sensibiliser aux rapports de dominations dont on occupe la position éminente. À la sortie d'une adolescence solitaire, où la cinéphilie me tenait lieu de vie parallèle, je me suis découvert capable de séduire. Si longtemps dédaigné par les filles, j'avais l'impression d'entrer dans un univers qui m'était longtemps resté interdit, celui des interactions ambiguës, des jeux de regards et des frôlements de main. Je m'y sentais en situation d'infériorité vis-à-vis des jeunes femmes que je fréquentais, et qui me semblaient toujours dépositaires d'une sorte de souveraineté sur la vie... Passager clandestin d'un univers de séduction où je me sentais comme en situation d'imposture, je me disais qu'au fond, tous les moyens étaient bons. Et puisque je ne me sentais pas beau, je me disais qu'il fallait bien que je compense, et cela passait par une espèce de gourmandise bavarde et audacieuse dont je ne me cachais pas, et dont je voyais bien qu'elle me valait l'intérêt de certaines femmes. À vingt ans, si l'on m'avait dit que j'étais capable d'exercer une violence, au moins symbolique, sur les femmes avec qui j'essayais d'entrer en relation, je crois que j'en aurais été éberlué. Subjectivement, j'avais simplement l'impression de compenser plusieurs handicaps, celui de ma timidité, et celui d'une apparence physique avec laquelle je n'étais pas à l'aise. Cela dit, je n'ai jamais eu besoin d'invoquer ces circonstances atténuantes, car ces reproches, on ne me les a jamais adressés. C'est bien le problème d'ailleurs.

 

Mon ignorance antérieure n'est pas une excuse. Les dominants sont structurellement aveugles au système qui les avantage. Les bourgeois qui orchestrent la reproduction de leurs avantages en contournant la carte scolaire ou en faisant pistonner leur progéniture ont généralement l'impression de simplement vouloir le meilleur pour leur enfant ; mais l'accumulation de ces comportements perpétue les injustices sociales, et chacun en est coupable. De même, les hommes ne peuvent comprendre leur responsabilité qu'en prenant conscience du fait qu'ils sont si nombreux à se conduire ainsi, et que cette accumulation rend la vie des femmes pénible. Encore une fois, je n'ai pas l'impression d'avoir été coupable d'un comportement fermement répréhensible, mais simplement de m'être inscrit, en toute désinvolture, dans un système général qui me donnait une position de domination, et qui pesait lourdement sur les femmes avec qui j'étais en relation.

 

Ce que j'ai l'impression de comprendre ces jours-ci s'apparente à l'espèce de révolution du regard que j'ai vécue en menant une enquête sur ce qu'on appelle en France le communautarisme, pendant l'écriture de mon essai sur l'affaire Baby-Loup : je me suis rendu compte à quel point l'absence de mobilité sociale rendait impénétrable la forteresse de la bourgeoisie française, et que cet ordre social immuable était perçu comme un ordre ethnique : une sorte de "communautarisme blanc", qui organisait la reconduction de ses avantages, et dont certaines personnes d'origine immigrée, plutôt que d'en être perpétuellement sur le seuil, en situation d'exclusion, prenaient le contrepied en revendiquant un communautarisme alternatif. Je me suis découvert structurellement dominant comme "blanc", quand bien même le pays où je vis professe une indifférence à la couleur de la peau. Je me découvre aujourd'hui structurellement dominant comme "homme".

 

Cette découverte peut sembler naïve. Mais j'ai grandi avec l'illusion d'avoir, pour ma part, dépassé cette domination. J'ai été élevé comme ma sœur, et j'ai toujours eu plus d'amies que d'amis. J'ai un enfant dont j'ai changé les couches largement autant que ma femme, et je crois pouvoir dire, sans l'offenser, que je m'acquitte davantage qu'elle des tâches ménagères. Je savais que la domination masculine existait encore, mais je me croyais représentatif d'une génération qui parvenait à la laisser derrière elle. Je n'avais pas pris conscience que cette domination se jouait ailleurs, et que j'en restais l'agent ; et pour l'instant, je ne lui vois pas d'autre solution que dans le contrôle de soi, dût-on y perdre un peu en spontanéité.

 

La spontanéité reviendra quand cette violence ne restera plus dans l'impensé, et qu'on pourra jouer avec certains codes sans en faire subir aux femmes l'humiliante persistance. On peut s'amuser en singeant des archétypes, on peut même trouver du plaisir à investir des codes de la domination ; mais c'est comme l'humour, ça ne se fait qu'entre gens d'accord sur un certain implicite, capables de mettre une semblable distance dans le jeu, et que le jeu ne blesse pas. Et pour l'instant, nous n'y sommes pas.

 

Notre société qui prétend les hommes et les femmes égaux permet de reconduire la domination masculine d'une manière assez perverse. Je connais une adolescente, filles d'amis à moi, qui est bien plus libérée que nous ne l'étions à son âge, et qui semble peu concernée par les questions de féminisme ; pourtant sa "liberté sexuelle" est toute entière au service du plaisir masculin, que ce soit du point de vue des pratiques sexuelles ou de celui de son apparence. Les jeunes femmes n'ont-elles pas gagné le droit d'être libres pour que les hommes le soient encore davantage, et à leur détriment ? L'égalité hommes-femmes prend bien souvent l'aspect d'une plus grande disponibilité des femmes au désir des hommes. En prétendant que cette égalité est acquise, on invisibilise les rapports de domination qui persistent.

 

C'est la situation de cécité partielle dont je sors. Je me croyais le résultat d'une société égalitaire, et je vivais ma propre liberté comme une conquête dont j'avais bien le droit de jouir. Je découvre qu'elle se manifestait sur un mode que les femmes ressentent bien souvent comme une violence, et qu'une certaine auto-congratulation de notre époque m'empêchait de percevoir comme telle.

 

Je suis comme un voyageur dans un pays du sud, qui se croit innocent des ravages du tourisme de masse, parce qu'au fond il ne se sent responsable que de lui-même, et il se sait armé des meilleures intentions. Mais il ne peut rien contre le fait qu'il participe à un phénomène dont l'ampleur détruit les cultures qu'il prétend découvrir. De même, je me croyais un homme sincère et ardent, tout juste coupable parfois d'indélicatesse ; je ne savais pas à quel point j'étais banal, et que mon comportement ajouté à celui de tous les autres contribuait à ce déséquilibre massif entre les hommes et les femmes.

 

J'ai l'impression - et c'est assez nouveau pour moi - qu'il va bien falloir être féministe. C'est-à-dire attentif à des persistances de comportement que je croyais dépassées - et que cela m'arrangeait bien de croire dépassées.

Se surveiller : cela sonne comme une injonction liberticide. Mais la liberté sans frein se fait toujours au détriment de certains. Aussi réactionnaire que cela puisse paraître, je crois qu'il est temps, au moins pour nous les hommes, de nous soumettre à nouveau à une morale intransigeante ; mais pas une morale qui viendrait de haut pour contrôler les masses ; une morale immanente, seule à même d'assurer une véritable réciprocité, et l'égale jouissance par les femmes et les hommes de cette liberté de mœurs dont nous bénéficions.

 

Je n'ai rien à exiger des femmes qui, aujourd'hui, font entendre leur parole. Elles le font bien comme elles veulent. Mais j'ai l'espoir que ces révélations se feront moins sur un mode dénonciateur, et davantage sur un mode didactique. Il y a des "porcs" authentiques, c'est certain ; mais il y a aussi des hommes qui se croient seulement indélicats en certaines circonstances, et qui se disent qu'au fond ce n'est pas bien grave ; entendons-nous, ce sont ces hommes-là dont je parle ici, et non des authentiques agresseurs ou prédateurs. Ces hommes, dont j'ai sans doute été, n'imaginent pas que leur comportement puisse être pénible, car ils le pensent isolément ; peut-être, à la faveur de la période que nous vivons, se figureront-ils le système dont leur comportement permet le maintien.

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