À propos de l'écriture inclusive

02/11/2017

 Le débat sur l'écriture inclusive est, comme souvent, assez mal posé. Il oppose des camps qui ne veulent se comprendre, chacun adoptant une posture qui semble inacceptable à la partie adverse.

 

Les partisans de l'écriture inclusive affirment que la langue est un enjeu de pouvoir. Il s'y diffuse des représentations du monde qui influent sur la manière dont les êtres se conçoivent. On peut difficilement contester une telle affirmation. Ainsi, la suprématie du masculin sur le féminin dans la langue n'est-elle sans doute pas sans effet sur la façon dont les petits garçons et les petites filles se représentent leurs places respectives. Par ailleurs, on sait que certains mots dont il existait des versions féminines ont été masculinisés dans l'histoire de la langue ; autrice, par exemple, fut supprimé par l'Académie française au dix-septième siècle ; cette même académie qui campe aujourd'hui sur un conservatisme total, alors même que dans son histoire elle sut infléchir la langue au service d'une vision dogmatique du rapport entre les hommes et les femmes. On voit mal au nom de quoi on empêcherait la langue de réintroduire des usages supprimés, à la faveur d'une évolution sociétale vers plus d'égalité.

 

Cependant, l'écriture inclusive pose d'autres problèmes, que ne semblent pas vouloir admettre ceux qui la défendent. Et le principal me semble celui-ci : cette écriture introduit une complexité graphique qui n'a pas de traduction orale. Ainsi, non seulement on ne corrige qu'une partie du problème (le masculin continue à l'emporter à l'oral) ; mais de plus, on introduit une rupture inquiétante entre la langue écrite et la langue orale. Ce décalage existe déjà en français, dont l'orthographe est complexe ; cependant, il ne nous amène pas à une situation de diglossie, comme c'est le cas par exemple au Québec, où la langue parlée est très distincte de la langue écrite, seule acceptable socialement, et qui ainsi constitue un marqueur de classe. C'est bien ce que nous pouvons craindre de l'écriture inclusive : qu'elle impose des usages qui, parce qu'ils ne se diffuseraient pas dans la langue parlée, finiraient par créer un contraste entre ceux qui les connaissent, et ceux qui « écrivent comme ils parlent ».

 

Quand je lis un texte, je le vocalise en moi-même. Je m'efforce d'entendre intérieurement la musique de ses mots. Je suis souvent rebuté par des textes utilisant l'écriture inclusive, parce que ma voix intérieure doit sauter au-dessus de ces graphies surajoutées pour maintenir le flux de la lecture. Je faisais cette remarque récemment à une amie, partisane de cette écriture ; elle est une grande lectrice de romans, et elle admettait qu'un roman écrit de la sorte serait pénible à lire. Mais, ajoutait-elle, il est probable que l'usage de cette écriture ne s'étende jamais à la littérature. Elle ne serait réservée qu'aux textes officiels ou militants, qui ainsi feraient la démonstration de leur neutralité. Que vaut cependant une réforme dont on espère qu'elle ne s'étende pas à tous les domaines ? La littérature resterait marquée par une suprématie du masculin qu'on aurait chassée des textes officiels ; ce décalage à l'intérieur de la langue écrite ne résoudrait donc rien sur le fond, tout en créant une complexité artificielle qui finit toujours par jouer contre ceux qui n'ont pas les codes.

 

Les académiciens et les réactionnaires de toute obédience ont tort de nier le problème que pose la suprématie du masculin dans la langue. Il faudrait une éducation qui sache prendre à rebours les représentations naturellement induites par ces règles grammaticales. Cependant, imposer l'usage d'une telle graphie me semble contre-productif : cette écriture se voudrait « inclusive » sur le plan du genre, mais elle serait profondément excluante sur le plan social.

 

Ajoutons un argument que certains qualifieront de conservateur : il me semble que la belle langue disparaît peu à peu des usages non littéraires. Quand on lit un article de journal des années 50, ou un rapport de police du dix-neuvième siècle, on se prend de nostalgie pour une époque où chacun se souciait d'écrire comme un littérateur. Peu à peu, la langue écrite non littéraire s'est asséchée, s'imposant une technicité qui camoufle mal, souvent, une certaine vacuité. Le jargon fleurit, qui est le contraire de la littérature, et qui exclue plus radicalement le lecteur non initié qu'une jolie tournure à la Chateaubriand. La société gardait le goût commun du littéraire par l'imitation, parfois maladroite, qu'en faisaient tous ceux qui avaient à écrire fut-ce une notule à la dernière page d'un journal. Cette belle langue, qu'adoptaient souvent avec enthousiasme les migrants d'alors, était un outil pour se penser collectivement, pour se concevoir dans un même espace culturel, au-delà de toutes les différences de pensée. Le français aujourd'hui d'usage hors de la littérature ressemble parfois à cet anglais d'aéroport utilisé par les hommes d'affaire non anglophones : une langue technique, stéréotypée dans son expression, et coupée de tout arrière-pays, de ce bouillonnement culturel singulier qui transforme une langue et l'enrichit. La langue est un instrument de pouvoir, mais elle est aussi le lieu d'un imaginaire commun.

Que cet imaginaire commun soit imprégné de rapports de pouvoir jouant en défaveur du féminin, ça me semble incontestable, et c'est ce qu'il nous faut penser. Les féministes ont raison, à mon avis, de s'interroger sur les hiérarchies implicites charriées par des usages que nous n'interrogeons plus. Le conservatisme obstiné de l'Académie est indéfendable. Mais c'est précisément parce qu'une langue évolue, qu'elle s'inspire des valeurs qu'une société fait sienne, qu'il faut à tout prix éviter d'alourdir de règles la langue écrite, et défendre une langue qui soit la moins technique possible, et donc la plus commune.

 

J'ai conscience qu'écrire cela ne résout en rien le problème initial : les rapports de pouvoir introduits dans l'inconscient collectif par les règles grammaticales. Mais peut-on résoudre ce problème sans en créer d'autres plus graves ? Certains problèmes n'ont pas de bonne solution. Notre république laïque porte les marques de la longue présence chrétienne, qui laisse subsister un déséquilibre contre lequel nous ne pouvons sans doute pas grand-chose. De même, notre langue garde les traces de la domination masculine. Certaines sont corrigeables (la féminisation des noms dont seules les versions masculines existent) ; d'autres le sont moins. Au moins ne devons-nous pas laisser dans l'impensé toutes ces inégalités invisibles, et c'est la vertu du débat actuel.

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