Pour Louis CK

11/02/2018

Article paru sur le blog de l'ARM, le 11 février 2018.

https://emissaire.blog/2018/02/11/pour-louis-ck/

 

Dans la foulée de l'affaire Weinstein, de très nombreuses personnalités ont vu leur carrière stoppée net après que leur comportement violent envers les femmes ait été révélé. Parmi elles, Louis CK, comique américain de premier plan. Un article a recueilli les témoignages de plusieurs femmes relatant des pratiques pour le moins douteuses. Louis CK a reconnu les faits et s'en est excusé. Dans la foulée, tous ses contrats en cours ont été annulés, ainsi que la sortie en salle de son long-métrage, prévu pour la fin de l'année dernière. Ses spectacles ont tous été retirés du catalogue Netflix, comme s'il fallait qu'il n'ait jamais existé. Une chroniqueuse américaine a écrit une tribune pour expliquer qu'elle avait honte d'avoir apprécié Louis CK. On n'exige pas de lui qu'il s'excuse, ou qu'il répare. Il faut qu'il disparaisse. Il faut que son œuvre disparaisse.

 

Louis CK est un comique d'une extravagante grossièreté, qui semble prendre plaisir à se déchoir, sur scène, de toute dignité ; et pourtant, il est à mes yeux, selon l'expression anglaise, le parfait exemple du « decent man » : un homme qui préfère toujours se prendre lui-même pour cible que de trouver de commodes ennemis à désigner comme objet de dérision. Un homme travaillé par le sentiment aigu de sa propre insuffisance, et qui en donne le spectacle. Parmi les personnalités qui ont eu des comportements déplacés, s'il fallait en éliminer du paysage public, fallait-il que ce fût celui-là ? Est-ce un hasard si c'est celui-là ?

 

Certains diront qu'après des décennies de contrainte et de silence, il est naturel que la libération de la parole soit un peu brutale, et que des « porcs » de petit calibre reçoivent un châtiment alourdi par les circonstances. Pourtant, à bien y réfléchir, il me semble que le mouvement vertueux né de l'affaire Weinstein est en train de se retourner en son contraire à l'occasion de l'affaire Louis CK. La condamnation de Louis CK est un étouffoir posé sur la vérité qui était en train de surgir... C'est ce que j'aimerais tenter d'expliquer ici.

 

Revenons sur ce qu'on reproche à Louis CK. Dans l'article dont tout est parti, cinq comédiennes ont raconté qu'un soir Louis CK leur avait demandé l'autorisation de se masturber devant elles. Un peu dégoûtées, un peu intimidées, elles le lui avaient accordé. Elles en gardaient une sensation de malaise et d'écœurement. Dans une tribune remarquable de lucidité, Louis CK rappelle que les jeunes femmes, ainsi qu'elles l'ont elles-mêmes raconté, lui ont toutes donné l'autorisation de ce qu'il a fait ; pour autant, il affirme comprendre avec le recul que cette autorisation était en quelque sorte extorquée par son statut de vedette. Il se reconnaît coupable de n'avoir pas compris plus tôt que leur consentement était contraint par une situation de domination qui, pour lui, restait impensée1. Voilà précisément ce dont Louis CK s'est rendu coupable : n'avoir pas pris conscience de sa situation de dominant.

 

J'ai parlé de cette affaire avec des amies, qui s'étonnaient de ma mansuétude à l'égard du comique, et qui très vite en sont venues à le comparer à Bertrand Cantat, ou à Roman Polanski2. Rappelant les contrastes entre les différentes affaires, il me fut reproché de relativiser la violence de la domination masculine. Cependant, il me semble que traiter Louis CK comme un coupable, c'est se tromper sur l'idée même de domination. La domination est structurelle. Elle détermine des positions dans une géométrie du pouvoir qui reste en grande partie inconsciente à ceux qui en bénéficient. Louis CK ne sait pas qu'il est dominant. Du moins, il ne le savait pas ; sa tenace haine de soi faisait écran à cette révélation. Ses spectacles en témoignent : il se vit comme un homme répugnant, perpétuellement repoussé par des femmes inaccessibles. Je l'imagine ayant renoncé à en espérer davantage que ce brûlant regard sur son sexe dénudé ; il en fait la demande, se masturbe sous le feu de ce regard, puis laisse partir ces femmes dont il n'obtiendra jamais mieux, se détestant plus que jamais. Louis CK ne pouvait pas se vivre comme dominant car au sein de ses interactions particulières avec les femmes il se vivait en position d'infériorité.

 

J'ai écrit dans une note précédente à quel point mon insuccès avec les filles, quand j'étais adolescent, m'avait empêché longtemps de comprendre qu'en tant qu'homme, je bénéficiais d'une distribution du pouvoir qui m'était favorable – et qui l'était d'autant plus qu'elle me restait inconsciente. Comme les filles de mon âge me repoussaient, je les imaginais dotées d'une souveraineté qui m'était interdite ; et pour compenser ce qui m'apparaissait comme une inégalité, l'usage d'une drague un peu insistante me semblait de bonne guerre. Il m'a fallu quelques années pour comprendre à quel point ma situation personnelle m'avait dissimulé le fait structurel de la domination masculine ; pour comprendre que j'avais pu parfois, en toute inconscience, extorquer des consentements. Et pour que je le comprenne, il avait fallu que je sorte de ma situation d'échec antérieure ; il avait fallu que l'amertume et la frustration cessent de m'embrouiller le regard. C'est le retournement qu'apparemment Louis CK n'avait jamais vécu.

 

Accuser Louis CK, en faire un « méchant », c'est exiger des dominants qu'ils soient toujours conscients de l'être – même quand ils se vivent comme dominés. Il serait heureux qu'ils en soient conscients. Mais ce n'est possible qu'à l'issue d'une sorte de révolution du regard sur soi-même. On est généralement aveugle aux rapports de pouvoir qui nous avantagent – et c'est précisément cette cécité du dominant sur sa propre domination qui la perpétue.

 

Les enfants d'immigrés des banlieues françaises savent qu'ils auront du mal à entrer dans un lycée prestigieux ; ils savent que l'accès à certaines écoles leur est barré ; ils savent que certains métiers exigent la maîtrise d'un code dont d'autres héritent, et que tout le monde a renoncé à leur apprendre. La domination sociale leur est très connue, puisqu'ils la subissent.

 

Les bourgeois blancs organisent la reconduction de leurs avantages en contournant la carte scolaire et en pistonnant leurs enfants. Et pourtant, ils perpétuent le mythe de la « méritocratie ». Il se peut qu'individuellement, ils aient rencontré de vraies difficultés scolaires ; les épreuves qu'ils ont traversées et vaincues les persuadent qu'ils ont pleinement mérité ce qu'ils ont obtenu. La domination sociale leur est invisible parce qu'ils en bénéficient.

 

Il serait absurde d'accuser les seconds d'avoir volontairement exclu les premiers. Un travail efficace de critique sociale consisterait à dévoiler les rouages concrets de la mécanique d'exclusion, et les opérateurs de la domination symbolique. En revanche, tenir les dominants pour des « méchants », c'est non seulement commettre un contresens sur le concept même de domination, mais c'est en plus se condamner à l'inefficacité : la critique sera inaudible pour ceux qu'elle vise, car ils ne pourront pas s'y reconnaître.

 

Il en va de même avec la domination masculine. Il existe des « porcs » authentiques, des violeurs, des hommes qui forcent le consentement des femmes... Et puis il existe la majorité du peuple des hommes, qui se vivent comme parfaitement innocents de ces horreurs. Il est important de dénoncer les vrais « porcs », mais cela ne suffira pas : il faut aussi faire comprendre aux autres hommes qu'un comportement qui leur apparaît sans gravité peut être perçu comme oppressant parce qu'il émane d'une situation de domination. Imaginons un homme qui fait des remarques un peu coquines à sa collègue tous les matins, sincèrement persuadé de lui rendre hommage sans penser à mal. Si l'on traite cet homme à l'égal d'un violeur, l'accusation lui paraîtra outrée, et il en conclura que décidément les féministes ont perdu la tête. On n'obtiendra un résultat qu'en le décentrant, en lui faisant voir ce qui lui reste invisible. En la matière, il faut être pédagogue, pas procureur. Non pour préserver les hommes, mais pour se donner une chance d'être efficace.

 

Subjectivement, Louis CK a simplement eu l'impression de faire une chose un peu sale et dégradante, devant des femmes dont le regard méprisant redoublait sa haine de soi ; le traiter en coupable, à l'instar d'un Weinstein, faire disparaître son œuvre, juger que l'artiste ne mérite plus d'exister, c'est exiger des dominants une clairvoyance qui leur manque pour des raisons structurelles. Nous l'avons dit : se découvrir dominant, alors même que l'on se vit subjectivement comme dominé, cela suppose une sorte de révolution du regard ; et cette révolution ne s'exige pas, elle s'obtient à l'issue d'un processus de révélation : celui précisément que Louis CK a vécu suite aux révélations qui le visent – sa tribune en témoigne. Or, le tribunal médiatique a décidé de condamner à l'invisibilité celui qui a compris, et qui en raison de sa lucidité pourrait aider à faire progresser, auprès des hommes, l'intelligence de leur domination.

 

Comparons avec Bertrand Cantat. Ce qui me semble choquant dans son cas, c'est qu'il semble n'avoir rien compris, rien appris de ce qu'il a traversé. Il revient en chanteur engagé et romantique, donneur de leçon à tous ceux qui ont le tort de n'être pas de gauche. Cantat est l'exemple du héros romantique tel que Girard l'a cerné, notamment dans son article sur L'étranger de Camus. Les coupables, ce sont encore et toujours les autres. S'il a tué, c'est sans doute en raison d'un trop plein de passion, dont au fond il souffre autant que celle qui en est morte. Et comme les juges de Meursault, c'est la société qui est coupable de l'avoir condamné, indifférente à sa sensibilité vibrante. Ce qui me semble profondément indécent, ce n'est pas que Cantat revienne ; c'est qu'il revienne en justicier moral.

 

Avec Louis CK, c'est précisément l'inverse : sa tribune témoigne qu'il a compris. Quelque chose s'est retourné en lui. Il a vu ce qui jusqu'alors lui restait invisible ; ce qui jusqu'alors ne pouvait pas lui être visible. Voilà un champ de recherche, se dit-il. « J'ai passé ma longue et chanceuse carrière à dire tout ce que je voulais, écrit-il en conclusion de sa tribune. Je vais à présent me mettre en recul et prendre un long temps pour écouter. »

Mon hypothèse est que la radicale éviction de Louis CK n'a pas tant pour cause ses actes eux-mêmes ; ce qu'on lui fait payer, inconsciemment, ce sont ces aveux. C'est sa conversion, pour employer le vocabulaire girardien.

Faisons une autre comparaison : l'acteur hollywoodien James Franco est accusé d'avoir contraint des jeunes comédiennes à se dénuder, certaines mêmes à lui faire des fellations, dans le cadre d'une relation élève-professeur. Il y avait donc contrainte et rapport physique non consenti, dans un contexte d'abus de pouvoir. L'acteur n'a pas nié, mais n'a rien avoué. Bien entendu, les critiques fusent à son encontre ; mais personne ne suggère de le renvoyer de toutes les productions où il apparaît. Personne ne veut faire disparaître l'intégralité de son œuvre. Ce qu'il a fait est infiniment plus grave que ce qu'a fait Louis CK ; pourtant, la sanction médiatique semble beaucoup plus douce. Pourquoi ?

 

Il me semble qu'en excluant Louis CK, c'est une certaine vérité que l'on espère voir disparaître avec lui. Et cette vérité que l'on cherche à refouler, c'est qu'au fond nous sommes tous coupables, puisque nous sommes tous dominants. Nous le sommes plus ou moins, et certains comportements sont évidemment plus condamnables que d'autres ; mais nous avons tous des zones d'impensé où s'exerce une domination qui se perpétue parce qu'elle nous échappe. La vertu du mouvement de libération de la parole des femmes n'est pas tant de dénoncer d'authentiques salauds, mais de faire comprendre à bien des hommes ordinaires qu'ils ont exercé une violence réelle alors même qu'ils se croyaient parfaitement innocents. Nous sommes toujours prompts à dénoncer la violence des autres ; ce qui nous est difficile, c'est de dénoncer la violence en tant qu'elle est aussi la notre. L'affaire Louis CK permettait ce renversement du regard. Elle le permettait, plus qu'une autre, en raison des aveux immédiats et clairvoyants de l'accusé. Paradoxalement, ces aveux interdisaient de l'établir en monstre ; ils empêchaient une rassurante distribution des rôles, qui l'aurait établi en coupable authentique pour mieux nous restaurer comme authentiques innocents. Ces aveux nous obligeaient à nous interroger sur nos zones d'impensé ; à nous demander si, nous aussi, nous n'aurions pas exercé des violences auxquelles nous serions restés aveugles.

 

L'éviction de Louis CK, ce n'est pas une sanction un peu lourde du tribunal de la vérité. C'est au contraire l'acte de restauration du mensonge rassurant, le découpage mythique entre innocence et culpabilité. C'est une tentative pour refouler ce qui était sur le point d'affleurer.

 

L'œuvre de Louis CK est toute entière construite sur l'idée de la culpabilité universelle. Une culpabilité dont il protège ses spectateurs en s'offrant lui-même comme bouc exutoire ; un de ses sketchs s'achevait par une adresse au public : « tout va bien, vous êtes des gens formidables », traitant le désir d'innocence de son auditoire comme une angoisse infantile. Aujourd'hui, tout se passe comme si, prenant prétexte des turpitudes de Louis CK, nous avions trouvé le moyen de nous protéger de son œuvre.

 

Tout va bien, cette œuvre était celle d'un monstre.

Tout est en ordre, les coupables sont clairement identifiables, et rudement punis.

 

Tout va bien, nous sommes innocents.

 

« These stories are true. At the time, I said to myself that what I did was O.K. because I never showed a woman my dick without asking first, which is also true. But what I learned later in life, too late, is that when you have power over another person, asking them to look at your dick isn’t a question. It’s a predicament for them. The power I had over these women is that they admired me. And I wielded that power irresponsibly. »

 

Rappelons que le premier a tué une femme à mains nues, puis l'a laissée agoniser dans une flaque de sang sans appeler les secours, tandis que le second a sodomisé, après l'avoir enivrée, une enfant de treize ans.

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