Réflexions sur l'Apocalypse de Jean

14/02/2018

Le dimanche 11 mai, Emmanuelle et Benoît Chantre avaient organisé, dans leur maison de Montreuil, qui est également le siège de l'ARM, une conférence donnée par James Alison sur l'Apocalypse de Jean (ou plutôt, l'Apocalypse à Jean, comme Alison le précise : le locuteur du texte étant Jésus lui-même, qui s'adresse à l'évangéliste).

 

Cette séance fut passionnante, mais aussi troublante à certains égards. Je voudrais ici résumer brièvement l'hypothèse soutenue par Alison, qui s'appuie sur les travaux exégétiques les plus récents, mais aussi les questions que cette hypothèse soulève.

 

En bon girardien, si le texte de l'Apocalypse intéresse Alison, c'est en tant qu'il annonce la fin de la vengeance de Dieu. D'après les exégètes modernes, et notamment Margaret Barker, le texte pour l'essentiel ne porte pas sur la fin des temps ; il ne prédit pas le futur mais décrit des événements déjà survenus. Les contemporains du rédacteur ne pouvaient pas ne pas reconnaître les codes qu'il employait. Ils savaient de manière évidente que le texte portait sur la chute de Jérusalem.

 

Alison nous montre que le texte de l'Apocalypse cherche à créer des résonances avec les prophéties antérieures. Il s'agirait au fond de conduire son lecteur contemporain à un travail d'herméneutique du réel : les événements dont vous fûtes témoin étaient ceux que l'on vous avait annoncé. Le texte se prête à un double travail de reconnaissance : il pointe vers des événements réels ; mais il se veut également le reflet des annonces prophétiques. En somme, il cherche à établir la correspondance entre les unes et l'autre : ouvrez les yeux, semble-t-il dire à son lecteur, tout ce que les Écritures prédisaient est déjà arrivé. Ainsi sommes-nous dans le temps d'après la violence divine ; cessez d'espérer le retour d'un Jésus vengeur qui vous fera triompher de vos persécuteurs. La violence de Dieu ne sera d'aucun secours. Toute violence future ne pourra que mensongèrement se réclamer de Dieu.

 

Cela, certes, le texte semble bien le dire. Mais il dit aussi autre chose : nous entrons dans le temps d'après la colère de Dieu grâce à la destruction de Jérusalem : « [Dieu] a jugé la grande prostituée qui corrompait la terre de sa prostitution, et il a vengé sur elle le sang des innocents ».

 

À mesure que la lecture avançait, une gène naissait chez plusieurs auditeurs, dont j'étais. L’Apocalypse de Jean, brodant sur des motifs familiers à ses lecteurs, est manifestement travaillé par un savoir des mécanismes sacrificiels, et par la promesse d’une sortie du sacrifice. Cependant, cette sortie du sacrifice s’effectue au prix d’une immense violence, déjà survenue, et que le texte interprète comme relevant du dessein de Dieu. Le rédacteur de l'Apocalypse semble convaincu que les Romains furent, en l'occurrence, les agents de la violence divine ; il fallait que le Temple fut détruit. Il fallait que le judaïsme antique disparaisse.

 

Souvenons-nous de la lecture critique qu'avait donné Girard, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, de l'Épître aux Hébreux. D'après ce texte, nous ne sortons du régime sacrificiel qu'à la faveur d'un sacrifice plus grand que tous ceux qui l'ont précédé, celui du fils de Dieu, que son père lui-même a ordonné. Or, pour Girard, la mort du Christ, en tant qu'elle est une condamnation de tous les sacrifices, ne pouvait précisément pas être assimilée elle-même à un sacrifice. Revenant plus tard sur cette question, il avait reconnu qu'on pouvait employer le même mot – sacrifice – à propos de la violence rituelle et de la mort du Christ : cet emploi du même mot marquait la « paradoxale unité du religieux humain ».

 

Au fond, les conceptions théologiques qui se dessinent dans l'Épître aux Hébreux et dans l'Apocalypse de Jean sont très proches : les hommes comprennent que les sacrifices ne leur seront plus d'aucun secours ; mais cette entrée dans le temps post-sacrificiel ne peut se faire qu'au prix d'une dernière violence sacrificielle – un sacrifice réalisé une fois pour toutes. La différence entre les deux textes, c'est que dans le premier, Jésus se sacrifie. Dans l'Apocalypse, ce sont les Juifs du second Temple qu'il s'agit de sacrifier. Les conséquences éthiques et historiques sont extrêmement différentes.

 

Qu’on le veuille ou non, l’antisémitisme chrétien n’est pas une tardive erreur d’interprétation. La chute de Jérusalem est l’ultime sacrifice, voulu par Dieu, qui permet d’accomplir la sortie de la Loi juive pour entrer dans le temps d’après le sacrifice. Mais d’une certaine manière, tant qu’il reste des Juifs, l’ultime sacrifice reste toujours à faire ; il reste toujours des Juifs à sacrifier pour complaire à ce Dieu qui a voulu leur chute. Le dernier sacrifice est toujours encore inachevé. Pour ce christianisme sacrificiel, massacrer des Juifs, ce serait au fond poursuivre la réalisation du sacrifice ultime, celui que Dieu lui-même a initié en faisant fondre les armées romaines sur Jérusalem. Évidemment, comme nous l’a plusieurs fois rappelé James Alison, il serait anachronique de parler d’antisémitisme à propos de l’Apocalypse de Jean. Ce texte émane de Juifs qui ne se conçoivent pas comme sortis du judaïsme. Pour autant, il fournit la matrice de ce qui deviendra l’antisémitisme chrétien, la justification théologique des persécutions dont les Juifs furent si constamment l’objet en terre chrétienne.

 

À nos remarques, James Alison répondait avec une étonnante sérénité. Oui, ce texte est sacrificiel, car la réalité l'est également. Il semblait surpris de notre surprise. Comme si, au fond, nous avions été naïfs de croire que le Nouveau Testament était intégralement d'inspiration anti-sacrificielle. Ces textes ont été écrits par des hommes, faillibles. On peut continuer à penser qu’ils ont été inspirés ; mais la mise en forme de cette inspiration, son incorporation à un édifiant récit, restent le fait d’hommes qui étaient de leur temps, saturés de représentations sacrificielles et de désirs vengeurs.

 

Si nous sommes chrétiens, et si nous suivons Girard, nous devons croire que les paroles du Christ étaient débarrassées de tout appel à la violence divine ; mais alors, il faut admettre que ceux qui l’entouraient ne l’ont pas toujours compris et ont parfois ajouté à ses paraboles des épilogues vengeurs (ainsi la parabole des vignerons homicides, parfaitement girardienne jusqu’à ce que sa conclusion voie le retour d’un dieu vengeant la mort de ses prophètes et de son fils).

 

Les progrès de l’exégèse lancent un défi aux chrétiens. L'Apocalypse de Jean redevient pour nous ce qu'elle était pour les lecteurs du premier siècle : une description transparente de la chute sanglante de Jérusalem. Mais « l'action corrodante de l'Évangile », pour reprendre l'expression de Girard, nous a rendu cette violence intolérable en tant qu'elle serait voulue par Dieu. L’Apocalypse de Jean représente au fond une tentative du religieux ancien pour survivre à sa condamnation radicale par Jésus, étape à la fois décisive et terrible dans une histoire morale de l’humanité dont le ministère du Christ constitue certes le point de pivot, mais pas l’achèvement. Nous devons accepter que ces textes soient là. Ne pas les nier, ne pas les réinterpréter comme des récits abstraits sur la violence humaine ou la vanité des grands empires. Accepter qu’ils servirent de justification théologique au déchaînement d’une violence anti-juive dont l’Église est entachée. Accepter que la sortie de la pensée sacrificielle ne fût pas immédiate, ni sans fausse piste. Toute euphémisation de cette violence, si originelle, antérieure même à l'autonomisation du christianisme comme religion nouvelle, serait contraire à l’esprit même de l’enseignement évangélique : se savoir coupable.

 

 

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