Balade à La Cotonne

30/06/2017

Ecrit pendant la résidence du Collectif X dans le quartier de La Cotonne, en juin 2017, dans le cadre du projet VILLES#, mené par Arthur Fourcade et Yoan Miot. Joué en spectacle.

 

Je remonte la rue qui s'éloigne de la Comédie et je marche au rythme d'un groupe d'enfants, sur le trottoir d'en face, accompagnés par quelques adultes. Les enfants sont très nombreux et plutôt disciplinés, ils avancent deux par deux dans le calme. Les voilà qui traversent, sur les indications des adultes, et je me retrouve au milieu, avançant à leur rythme et sans cesser de siffloter comme je le fais tout le temps, souvent sans m'en rendre compte. Plusieurs enfants lèvent la tête vers moi et me regardent étonnés. Je crois que j'ai un petit sourire béat qui traîne sur mon visage, une sorte de joie douce. Le temps est agréable, le soleil réchauffe à peine le fond d'air frais.

Les bâtiments sont gris, un peu austères. J'imagine qu'en d'autres circonstances ce doit être triste, parfois. Saint-Etienne a toujours l'air d'être plus ou moins construit de bric et de broc, les bâtiments sont mal alignés et ne présentent aucune unité. Cela rend le paysage urbain fascinant, mais en même temps un peu usant pour le regard. Les perspectives sont surchargées.

Je traverse l'espèce de voie rapide qui ceinture le centre-ville et j'atteins un quartier plein de villas cossues. Ou plutôt, qui se donnent des allures de villas cossues, parce qu'en réalité elles sont assez petites. Toutes différentes, mais avec un faux air de banlieue parisienne.

A gauche, une barre HLM, et sur un coin de mur cette inscription : « Avec Théo et Adama, on comprend pourquoi Zyed et Bouna fuyaient. » Zyed et Bouna fuyaient la violence policière, et leur fuite fut considérée par certains comme une bonne manière de ne pas les pleurer : les gens qui ont bonne conscience ne fuient pas, n'est-ce pas ?

Tout en continuant à gravir la colline de La Cotonne, je repense à une émission de radio que j'ai entendue récemment. Il était question d'un algorythme qui, dans certains états américains, est utilisée par la justice pour décider de la lourdeur d'une peine en fonction de la probabilité de récidive. Et parmi les critères qui le permettent, il y avait la fréquence des contrôles de police que l'individu jugé a eu à subir. Autrement dit, plus tu déclares avoir été contrôlé par la police, plus ta peine est lourde car on estime ta récidive probable. Et quand on sait que les policiers contrôlent prioritairement les noirs, cela revient à te faire payer deux fois la discrimination que tu subis. La personne qui a écrit l'inscription sur le bâtiment a sous doute voulu dire ça : Zyed et Bouna n'étaient pas des délinquants en fuite mais des bêtes traquées ; et en mettant en doute leur position de victime, on leur inflige la double peine. J'aime bien cette inscription parce qu'elle n'est pas vindicative. Elle est presque douce. « Avec Théo et Adama, on comprend pourquoi Zyed et Bouna fuyaient. » C'est un constat.

Pour ma part, est-ce que je suis d'accord avec cette inscription ? Je ne suis pas sûr qu'on puisse extrapoler à ce point les affaires Théo et Adama. Mais est-ce que c'est parce que je suis blanc que je me dis ça ? Je n'ai pas la même expérience de la police que d'autres.

C'est bizarre de penser en terme de blancs, de non-blancs. Je suis souvent agacé par les militants qui cherchent à tout prix à raciser les questions sociales. Mais en même temps, si on le refuse totalement, on passe à côté d'éléments objectifs de la vie sociale. Hier par exemple, avec Julien, nous sommes allés voir la chorale du centre social de La Cotonne : que des blancs. Bien sûr, la chorale est ouverte à tout le monde. Mais son homogénéité la rend sans doute un peu excluante. C'est une exclusion sans coupable. Juste un état de fait, qu'on oublie de voir et d'essayer de corriger.

J'arrive au pied d'une sorte de prairie tondue récemment ; elle borde des jardins ouvriers. Au cœur d'un petit vallon, les parcelles sont distribuées de part et d'autre d'un ravin central. Je remonte la prairie, encerclé par ces jardins. Le soleil est encore assez tendre. À mesure que je monte apparaît derrière moi Saint-Etienne. Tout au bout, Montreynaud brille au soleil. A ses pieds, le chaudron. Quelques clochers.

Les jardins ouvriers me touchent. Chacun d'eux est le fruit du travail intense d'une personne qui lui a consacré du temps, de l'énergie et de la bonne volonté. Un jardin qui entoure une maison peut être magnifique, mais il est un élément d'ostentation sociale, une preuve de richesse, ou en tout cas une propriété. Ces jardins ouvriers, ce n'est rien de tout ça : c'est seulement du travail. Mais pas le travail abstrait vanté comme une valeur. Non, le travail en tant qu'il donne du sens à une vie. Le travail qui nous inscrit dans une interdépendance. J'imagine les personnes qui bêchent ces terres et qui sarclent ces parcelles, et qui voient des queues de poireaux émerger du sol. Et qui sont heureuses de donner un peu de surplus à leur voisin, de distribuer autour d'eux ces poireaux qui chacun représente un peu de leur travail. Les villes sont belles quand elles portent les traces du travail. Malheureusement, dans les villes modernes, il me semble que le travail est de plus en plus invisible, repoussé aux marges, le soir et le matin. Nous vivons des cités de consommateurs, et nous avons aux mains des objets dont nous ne savons plus qui les fait, ni comment.

Quand je vais au Maroc, c'est ce que j'aime retrouver dans les rues : une ville où le travail est partout, lisible comme créateur de lien.

J'arrive en haut des jardins ouvriers. La vue est magnifique. Il y a quelque chose de miraculeux, je trouve, dans cette énorme surface foncière réservée à la passion potagère de certains habitants. Si Saint-Etienne n'avait pas connu une telle crise économique, sans doute que le miracle aurait cessé, et qu'on aurait vendu ces terres à quelque promoteur. Mais avec la crise, ça vaut suffisamment peu pour qu'on permette aux pauvres de planter des choux.

Je longe les maisons en haut de la colline. Devant l'une d'elles, une énorme cabane en bois, presque aussi grande que la maison. Et puis j'arrive à la partie Grand-Ensemble du quartier, là où se trouve notre centre social. Et tout à coup, je comprends ce qui gène dans ces Grands-Ensembles.

Une ville, normalement, ce sont des strates de travail qui s'accumulent, comme des petites volontés individuelles, toutes singulières, qui se superposent les unes aux autres et restent visibles à l'œil nu. Quand on traverse une ville, on peut avoir l'intuition de son histoire. Les habitants se sentent reliés à des générations antérieures.

Dans un Grand Ensemble, tout ça disparaît. On est dans le présent pur. Tout naît de l'imagination d'une seule personne, et d'une décision politique unique. Le quartier ne porte la trace d'aucun travail singulier. Quelqu'un a décidé que là on vivrait, là on s'amuserait, là on marcherait... Les habitants sont usagers de leur quartier, pas créateurs.

Et puis ce présent perpétuel se calcifie, se détériore. Le quartier de La Cotonne est un peu décati. C'est un présent devenu passé, mais qui n'est pas de l'histoire parce qu'il est sans couche, sans strates. Les gens qui vivent ici sont suspendus dans une utopie rêvée par quelqu'un d'autre, et qui n'a pas de temporalité.

Devant la grande ligne d'immeubles en face de notre centre social, des cordes à linge. Quelques vêtements sèchent, notamment de grandes djellabahs blanches. On est en plein Ramadan. Par petites touches, les habitants personnalisent, se signalent.

J'ai fini ma ballade et je n'ai presque pas parlé de ce que j'ai vu. Je suis trop saturé de pensées qui font écran. C'est ce que j'aime aussi, dans Villes : peu à peu, le regard se nettoie, on se remet à voir les choses sans leur superposer des interprétations.

 

 

 

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