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À propos de Sodoma, de Frédéric Martel

Sodoma, de Frédéric Martel, est un livre parfois agaçant, et qui n’est pas constamment rigoureux. Il aligne au même niveau des éléments d’enquête incontestables, et des passages qui relèvent davantage de la supputation douteuse. Il offre trop de prises à la critique, et nul doute que ceux qui veulent que rien ne change sauront exploiter ces faiblesses. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté de l’opportunité qu’offre ce livre.

Il est incontestable que Martel a mené une enquête d’une ampleur inouïe. Les passages racoleurs ou complaisants de son ouvrage ne doivent en aucun cas nous distraire de ce que cette enquête révèle. Résumons : le clergé catholique est massivement homosexuel – pratiquant ou chaste ; plus on grimpe dans la hiérarchie catholique, plus le taux d’homosexuels est conséquent. Plus fascinant : les prélats dont l’enquête révèle non seulement les inclinations sexuelles, mais surtout les turpitudes, sont systématiquement ceux qui tiennent les discours les plus hostiles aux homosexuels. Le livre multiplie les exemples édifiants, les affaires étouffées, les témoignages concordants ; ce foisonnement de détails, certains touchants (la poignante vie sexuelle des prêtres décrite par les prostitués immigrés de Roma Termini), d’autres répugnants (le sadisme inouï de certains prélats), finit par déployer un paysage d’ensemble. Extrapolant à partir de l’enquête de Martel, j’aimerais décrire ici l’Église dont le livre m’a donné l’image.

Dans des sociétés normatives et autoritaires, des jeunes hommes découvraient dans la douleur leur singularité, un curieux goût condamné ; leur comportement était moqué, stigmatisé ; la carrière d’époux qu’on les incitait à embrasser leur semblait un long calvaire ; or, il suffisait qu’ils décident d’entrer dans les ordres pour qu’aussitôt tout ce qui les desservait socialement devienne valorisant ; leur méfiance des femmes, qu’on prenait pour une incongruité, devenait une vertu ; leur goût de la compagnie des hommes ne posait plus problème. L’Église fut ce lieu où des hommes persécutés trouvèrent un abri contre la honte d’être soi. Ne pouvait-elle se rêver meilleure vocation ? Que l’Eglise soit le refuge des humiliés, rien de plus naturel. Que les homosexuels y soient sur-représentés n’a rien pour nous surprendre.

Cependant, ce n’est pas ainsi que ces prêtres vivaient leur trajectoire. L’écharde dans la chair continuait à les lancer. Ils tenaient quelques années dans la chasteté, heureux de triompher de leurs désirs « contre-nature » ; cependant, avec le temps qui passe, les vocations s’émoussent, les conduites s’assouplissent, la nécessité de se contraindre perd en évidence… Un jour, le pas est franchi, un geste qu’on n’a su retenir, un premier baiser à l’abri des regards. Dans le meilleur des cas, certains prêtres tombent amoureux et vivent en marge de leur sacerdoce une véritable liaison, déguisant en secrétaire particulier leur amant ; dans le pire des cas, certains ne trouvent d’autres moyens d’assouvir leur pulsion qu’en profanant les corps des adolescents qui leur sont confiés… Dans tous les cas, ces pratiques sont vécues dans la haine de soi et le refoulement.

On sait qu’un certain catholicisme doloriste se complaît dans le masochisme et l’auto-dénigrement. Le Christ nous invite à regarder d’abord nos propres défauts ; ces homosexuels honteux tirent une conséquence perverse de cette invitation à la vigilance personnelle ; ils condamnent avec une virulence accrue ce qu’ils se haïssent de commettre dans le secret. Ils croient se racheter de leur faute en la dénonçant publiquement avec zèle. Et plus ils cèdent à leurs penchants, plus ils redoublent d’imprécation. Frédéric Martel en apporte de nombreux exemples : quand un évêque passe son temps à condamner les gays, il suffit de gratter un peu pour trouver d’abondants témoignages sur sa vie cachée homosexuelle. Ainsi, l’Église est-elle à la fois la plus grande communauté homosexuelle du monde, mais dans le même temps une institution violemment homophobe et réactionnaire – alors même que les Évangiles ne contiennent pas la moindre allusion à l’homosexualité, et invitent à la miséricorde.

Dans un passage du livre qui s’assume comme hypothétique, mais que j’ai trouvé assez convaincant, Benoît XVI est décrit comme un homosexuel qui aurait réussi toute sa vie à triompher de ses tendances. Indigné par les scandales sexuels dans l’Église, il avait conscience qu’ils étaient majoritairement le fait d’homosexuels : la plupart des actes de pédophilie commis par des prêtres relèvent plutôt de l’éphébophilie et concernent des jeunes garçons ; hors de l’Église, les proportions sont totalement inversées, et ce sont massivement les petites filles qui sont victimes de la pédophilie. Tirant conséquence de cette observation, Benoît XVI décida d’interdire la prêtrise aux homosexuels, mais aussi de sanctionner les évêques progressistes, dont la coupable indulgence à l’égard des gays lui semblait favoriser les abus sexuels ; Benoît XVI promouvait donc des cardinaux réactionnaires, dont l’homophobie virulente lui semblait la meilleure garantie contre les scandales ; or, pendant son pontificat, les révélations se sont enchaînées, qui toutes impliquaient précisément ces prélats semblant au-dessus de tout soupçon. Benoît XVI croyait se protéger des membres dépravés de l’Église en favorisant ses membres les plus conservateurs ; il n’avait pas compris qu’il s’agissait des mêmes hommes. Découragé par la multiplication des scandales, il finit par jeter l’éponge et démissionner. Le pape François a choisi la stratégie inverse : il placardise les cardinaux rétrogrades, il promeut les progressistes ; ces derniers comptent généralement, d’après Martel, parmi les rares hétérosexuels du haut clergé. Désencombrés de la haine de soi qui obscurcit l’entendement des prêtres homosexuels, ils osent formuler une pastorale tolérante, et n’ont aucun besoin de donner des gages d’homophobie par crainte qu’on ne devine leur honteux secret.

Curieuse Église, donc. Cette institution est un refuge ; mais au fond, pour qu’elle le reste, pour que les secrets qu’elle abrite soient protégés, les hommes qui s’y sont réfugiés ont besoin de reproduire la violence dont ils furent victimes, de reconduire les jugements qui les firent souffrir… Curieuse Église dont les prêtres font payer au monde leur honte secrète.

Que conclure de tout cela ? Plusieurs choses.

D’abord que tout ceci ne doit pas nous surprendre. L’Église est la maison de Dieu, mais elle est aussi une institution humaine, l’une de ces puissances et principautés dont parlait le Christ. Il n’y avait aucune raison qu’elle échappe à la corruption, et personne ne pouvait espérer qu’elle ne soit composée que de saints. Il est évident qu’une institution favorisant la vie entre hommes, et imposant le célibat, deviendrait ce que Martel nous en décrit. Reste à définir les règles dont doit se doter l’Église pour n’être pas cela – pas que cela.

Deuxième réflexion : l’Église n’a pas d’autre choix que de devenir progressiste. Pour cesser d’être cette institution dévoyée, secouée par les scandales sexuels et les imprécations malsaines, elle doit suivre la voie proposée par le pape François. Cet assouplissement de la doctrine n’est pas seulement une nécessité pastorale, pour rester en phase avec le monde d’aujourd’hui ; si l’Église doit s’ouvrir, c’est avant tout pour se moraliser. Les positions conservatrices sont les alibis que se donnent des hommes qui ont besoin de l’Église comme couverture. Il ne faut pas leur refuser ce refuge ; mais il faut les empêcher de dévoyer l’Église pour couvrir leur honte.

L’Église doit être progressiste ou cesser d’être. Sombrer dans le scandale et la haine de soi, ou revenir à l’essentiel du message miséricordieux de Jésus. Les homosexuels doivent y conserver la place qu’ils y ont toujours prise, mais cette fois en pleine lumière, aux yeux de tous ; l’Église est le refuge de ceux que le monde rejette. Les homosexuels honteux profitent de cet asile, mais referment la porte derrière eux ; il faut rouvrir la porte.

Troisième conclusion : nous devons être miséricordieux à l’égard de ces pauvres hommes confits dans leurs paradoxes. Le chemin de sainteté et d’imitation du Christ est une invitation, une vocation. Pas un piège à damnation. On peut tomber sur ce chemin. Il faut reprendre la route. Ces homosexuels honteux, homophobes à la mesure de leur haine de soi, ne doivent pas être condamnés, mais aidés. Ils sont certainement sincères ; ils croyaient assurer leur salut en compensant par la rigueur de leurs positions leurs mœurs transgressives. Leur écartèlement tient de l’héroïsme. Les attaquer serait les rigidifier encore dans leur intenable position. Il faut respecter ces existences à rebours de soi-même ; respecter et aimer ces hommes dévastés par le rejet de soi ; mais cesser de se laisser impressionner par eux. Cesser de se laisser conduire par eux. Leur dire : votre écartèlement ne doit pas devenir notre malédiction. Notre Église doit s’affranchir des impasses où nous conduisent vos positions singulières. Cela coûte trop cher à l’Église de servir de couverture à vos existences déchirées.

Oui, nous devons nous affranchir de l’autorité conservatrice de ces prêtres ; cela ne signifie pas entrer en sécession, faire rupture ; mais cela signifie mettre une distance. Savoir à quoi s’en tenir. Il arrive souvent qu’une famille évolue et que son patriarche soit le dernier à s’en rendre compte. Les enfants continuent à venir aux fêtes de famille ; ils laissent le père trôner au banquet, et échangent avec la mère des regards amusés quand il s’efforce de reconstituer son autorité perdue ; son apparence de pouvoir, il ne la doit plus à son autorité, mais à la mansuétude de ses proches, qui lui accordent d’en jouir encore un peu. Ce clergé gangréné par le mensonge et le péché, cette communauté d’hommes honteux et tragiques, nous pouvons la laisser mener nos prières et célébrer nos messes ; mais nous ne prendrons plus très au sérieux leurs imprécations, car nous savons ce qu’elles cachent ; et cette dissidence n’est pas grave. Il est préférable de savoir que son berger est imparfait. Face aux Tartuffes, mieux vaut être Dorine qu’Orgon.

Enfin, il nous est permis de rêver une autre Église. Tout s’est éclairé ; nous savons à quoi nous devons l’immobilisme de l’Église catholique. Nous savons que les justifications dogmatiques, plus ou moins convaincantes et toutes relatives, dissimulent la raison véritable du conservatisme clérical ; dès lors, pourquoi ne pas espérer une Église resserrée, appauvrie ; une Église de vocations authentiques, débarrassée de la honte de soi. Une Église où les femmes pourraient être ordonnées ; où l’obligation de célibat tomberait ; une Église qui deviendrait un phare moral, plutôt qu’une instance qui fait payer au monde ses contradictions… Cette Église, le prêtre et théologien anglais James Alison en propose déjà une sorte d’image. Prêtre homosexuel assumé, mis à l’écart par sa hiérarchie, il est ce que l’Église devrait être, et qu’elle ne peut être qu’à sa marge. Les girardiens connaissent Alison, dont l’œuvre est renversante. Il est particulièrement émouvant de le découvrir dans le livre de Frédéric Martel, cœur caché de l’enquête, antidote aux poisons révélés par le journaliste. L’Église est debout, quelque part à Madrid, là où James Alison célèbre l’eucharistie pour des marginaux que l’institution cléricale, ailleurs, rejette et condamne…

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