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[Harmonie Communale - lettre #23] La Crèche - Genèse d'une arrivée au théâtre

Cher·e·s ami·e·s ​ ​ On s'était quittés à la fin d'Avignon, dans la canicule et sous la pluie de cendre des incendies d'été. Ensuite, pour ma part, trois semaines de vacances, marche et camping, puis le travail a repris voici un mois. La saison qui vient sera sans doute ma plus dense depuis que j'ai commencé le théâtre. Nous allons créer quatre nouveaux spectacles, en tourner sept en tout. Pas une semaine où je ne sois en répétition, en immersion, en atelier. Cette abondance ne me fait pas trop peur ; ce que j'ai tendance à vivre mal, ce sont les superpositions, la charge mentale qu'impose la conduite de plusieurs projets à la fois. Or, la saison est séquencée de manière assez précise, j'ai l'impression d'ouvrir et de refermer de grands chapitres, les choses ne bavent pas trop, et c'est bien ainsi. J'entame cette lettre alors que, précisément, je viens de fermer le premier de ces chapitres : trois semaines sur Millenal, la pièce de science-fiction que nous créons cette année avec la nouvelle promotion du GEIQ, de jeunes interprètes qui alternent entre formation et emploi. Quatre ou cinq d'entre eux rejoignent le casting de La Crèche, quatre autres celui d’Éducation Nationale, je créerai des formes plus légères avec certains autres. Léa Sigismondi, notre assistante sur les canuts, visage sur scène de mon cher Marius Chastaing, l'opiniâtre journaliste de « L'écho de la Fabrique », fait partie du groupe ; elle est rejointe par des jeunes gens qui me touchent énormément ; je sens que je vais trouver là des compagnons de travail précieux et durables. C'est un bonheur de fréquenter ce groupe que nous avons contribué à créer. Je crois l'avoir déjà dit dans ces lettres mais j'insiste : quel privilège de pratiquer un métier qui permet de fréquenter d'aussi près les générations qui vous suivent ; et de le faire dans des rapports relativement soulagés des enjeux hiérarchiques. Je me sens partagé entre mon désir d'être des leurs et mon intuition que je dois garder une juste distance ; ce double sentiment me positionne à un endroit très agréable, atteint par la chaleur et l'enthousiasme des emportements collectifs, mais protégé de leurs débordements, à l'abri, en dehors du circuit dense des affections et des blessures. C'est dans ce confort que tient l'exact privilège de l'âge que j'ai atteint ; car depuis la semaine dernière j'ai changé de décennie, et je ne pouvais rêver mieux, avoir quarante ans en compagnie de ces jeunes gens qui pour certains en ont presque moitié moins. Ces quarante ans, je les ai fêtés entouré de mes amis anciens, ceux d'avant la trentaine, qui m'ont connu au pire et ont dû beaucoup me pardonner. Entouré de mes amis nouveaux, ceux de ces dernières années, que le théâtre m'a offerts en cadeau d'accueil. Millenal, donc, reprise d'une pièce écrite d'abord pour les élèves d'Arts en Scène, et que Philippe Mangenot avait admirablement créée. Avec l'aide d'Arthur Fourcade, je la reprends pour la promo du GEIQ ; nous tentons de la faire évoluer à la faveur de ce qu'est ce groupe. J'en reparlerai plus tard. Ça va être un gros bousin qui déborde, plein de péripéties, baroque et joyeux je crois. Un portrait de génération sous forme de série Z, avec dedans du théâtre classique et des mots qui pèsent. Depuis cette semaine, nouvelle séquence, je travaille sur La Crèche. Cette pièce qui fut ma première, dont l'épidémie de Covid a interrompu l'exploitation, et que nous reprenons avec une équipe renouvelée. Je veux en modifier profondément le texte. Depuis un an, j'annonce les pistes de réécriture que je compte privilégier, mais je ne m'y suis pas mis, j'attendais que l'équipe soit réunie, et nous y voici, je dois replonger dans cette histoire. Quelle histoire... À double titre : l'histoire qu'on raconte et l'histoire de cette pièce, ou plutôt l'histoire de mon rapport à cette histoire. En réunissant les documents que je voulais partager avec l'équipe, j'ai pris conscience de l'abondance de la matière que j'ai produite, avec le temps, autour de ce projet. Des textes de repérage, des bribes de dialogue jamais utilisées, des réflexions théoriques... Deux scénarios de fiction complets, très différents entre eux, datant de l'époque où j'imaginais en tirer un film. La nouvelle pièce va s'imprégner de tout cela. En particulier d'un long prologue que j'avais écrit voici trois ans, et qui permettait de saisir les étapes de la dégradation des rapports entre Francisca et Yasmina, les deux protagonistes. L'épaisseur de temps qui me sépare de la première version de cette pièce va nous permettre de créer un objet particulièrement foisonnant je crois, dont la narration tiendra davantage du roman que du théâtre. Cette histoire, j'ai décidé de la dater. La première version de la pièce se passait toujours maintenant, à la date de la représentation. Nous documentions un état de la tension générale qui nous était contemporaine. Nous faisions participer les spectateurs à une expérience qui les concernait toujours au présent. Mais le monde a changé. Et la pièce doit assumer de parler depuis un certain point du temps. Mais de quand la dater ? L'histoire dont je me suis inspiré se déroule de 2008 à 2013. L'essentiel s'est joué sous Sarkozy. Et pourtant, j'ai le sentiment depuis un moment que c'est ailleurs que je dois la situer, plutôt sous Hollande. Le début des années Valls. Plutôt avant les attentats de 2015, disais-je il y a peu ; mais cette semaine, dans le contrecoup de la lecture collective, une évidence m'est apparue : cette pièce se passe en 2016. Rappelez-vous 2016, s'il vous plaît. Et d'ailleurs, si parmi vous certains ont envie de m'écrire en réaction à cette lettre (j'aime bien quand vous le faites), racontez-moi 2016, tel que vous vous en souvenez. C'est de l'histoire récente, mais c'est de l'histoire déjà. 2016. Les attentats de novembre 2015 nous avaient laissés désemparés. Cette fois, pas de manifestations monstre, pas de grand mouvement « je suis Charlie », pas d'unanimité nationale. Juste le désarroi, le sentiment du danger. La curieuse impression contrastée que nous faisaient les assassins, proches de nous, élevés parmi nous, mais si résolus à être nos ennemis. En 2016, Daech encaisse ses premières pertes territoriales mais reste puissante. Cette année-là, attentats partout, tout le temps, sur toute la terre. À l'écoute des informations, on en était accablés. Je vivais à l'époque avec une femme musulmane, qui se demandait si elle l'était, qui ne savait pas bien, et tous les jours allumer la radio et entendre la même chose, attentats, État islamique, groupe islamiste, explosions, enlèvements, c'était à se rentrer la tête dans le cou, c'était à ne plus vouloir sortir. Elle était en colère et elle ne savait plus bien contre qui. Elle supportait mal les musulmans de la rue Paul-Bert, où nous habitions. Elle avait honte d'eux. Elle s'en voulait d'en avoir honte. Grande offensive islamophobe, cette année-là. On n'utilisait pas encore beaucoup le mot, la culture politique de gauche mainstream ne s'en était pas emparée. Mélenchon était encore sur sa ligne « républicaine » et laïcarde, insensible aux nouveaux concepts qui s'élaboraient dans les minorités militantes. Par contre, les responsables politiques répétaient qu'il ne fallait pas faire d'amalgame entre les attentats et la communauté musulmane, et cela agaçait des rageux sur internet, indignés qu'on « n'ose rien dire », et qui se prescrivaient par dérision du « padamalgam ». Cette blague a disparu aujourd'hui, parce que la digue a disparu, parce que plus grand monde n'invite encore à ne pas faire d'amalgame. La droite de 2016 n'était pas encore d'extrême-droite, pas intégralement. Ciotti était ultraminoritaire dans son parti. On n'avait pas encore CNews, pas de plateaux pleins d'experts d'extrême-droite étalant sans contradiction leur délire. Par contre, on avait au pouvoir une gauche inepte. Hollande lançait son stupide débat sur la déchéance de nationalité. Valls premier ministre adoptait des tons martiaux. Il nous assénait que comprendre c'est excuser ; il ne fallait pas penser, avec Valls, il fallait adopter ses colères et ses emportements. Il fallait être avec lui ou se voir taxé de traîtrise. Valls n'était pas encore cette figure de comédie, ce politicien grotesque qui passe les Pyrénées dans un sens ou dans l'autre dans l'espoir d'un débouché politique. En 2016 il faisait encore un peu peur. Politiquement, on se sentait démunis. D'une manière différente d'aujourd'hui. Parce que c'était la gauche qui était au pouvoir. On se sentait trahis. Et puisque le pays était gouverné à gauche, la seule alternance possible était le retour à la droite, ou l'extrême-droite. Il me semble que ces dernières années, la gauche a réussi à faire entrevoir la possibilité d'une alternance, à se rendre désirable à nouveau, même si la perspective d'une victoire est bien incertaine. En 2016, que nous restait-il à rêver, puisque la gauche c'était Hollande, Cazeneuve, Valls et Le Drian ? Au printemps, la loi Travail nous fit passer quelques nuits debout. C'est drôle comme la culture militante a changé, en quelques années. Ces grandes assemblées générales de bourgeois de centre-ville, qui se croyaient le peuple, nous les regarderions aujourd'hui avec une pointe d'agacement, non ? Autour de nous, ça me frappait, des gens sans doute venus des périphéries franciliennes vendaient des canettes de bière toute la nuit, indifférents à ce qui se disait, gérant l'intendance de la révolte bourgeoise. Ça buvait tellement, à Nuit Debout. Beaucoup trop. Le soulèvement noyé dans l'alcool. Depuis, plusieurs phénomènes ont décentré la culture militante. Les Gilets Jaunes ont fait du bien, mais aussi #metoo, et les manifs contre les violences policières, contre les retraites, contre l'inaction climatique, et les rassemblements anti-racistes, tout ce qui a permis d'articuler un discours général fondé sur une diversité de vécus. À l'époque de Nuit Debout, on était autocentrés et romantiques, et ce romantisme nous rendait inoffensifs. On vaut mieux que ça, disait un slogan contre la loi Travail, repris sur internet ; pas tant que ça apparemment ; à l'été, la loi est passée, à la faveur du 49-3. Entre temps, les places occupées avaient été rendues à la circulation routière. Et puis de toute façon, cet été-là, le terrorisme avait repris la place de vedette. Nice, l'horreur, Saint-Étienne-du-Rouvray. On est sans voix. On a épuisé le ressort de l'indignation même. On est tétanisés par cette violence. Et on se sent un peu ridicules aussi, terriblement occidentaux, à s'effarer pour ces poignées de morts alors que des milliers d'autres, dans des guerres où nos pays sont impliqués, nous avaient laissés indifférents. Nos larmes mêmes ont un goût de culpabilité. On ne sait plus qui pleurer, qui haïr. L'assassin de la Promenade des Anglais est un fou solitaire, qui n'est jamais allé en Syrie, un opportuniste qui a trouvé le premier prétexte pour donner du sens à son appétit de meurtre. Rien n'était détectable, il n'était pas fiché, il n'avait pas de sociabilité religieuse ou politique. Un psychopathe authentique, à qui la violence terroriste a donné des idées. En huit mois, du 13 novembre au 14 juillet, nous étions passés du modèle à la caricature, et on se disait qu'il n'y avait aucune raison pour que ça s'arrête, que toutes les pulsions de violence trouveraient ce débouché glorieux, qui offrait aux hommes perdus une mort en action et une notoriété posthume. Cela semblait si certain qu'il faut prendre un temps, aujourd'hui, pour se le dire : ce n'est pas arrivé. Cette violence-là s'est tarie. C'est étonnant, non ? En 2016, on pensait que ce serait notre vie : être à portée de cette violence, toujours. Ce fut le début de la présence massive des hommes en armes lourdes dans la rue. On s'habituerait à ça, plus ou moins. Ce fut l'arrivée des gros plots de béton qui barraient l'accès aux voies piétonnes. La géographie urbaine s'adapta à l'idée que l'un d'entre nous pouvait subitement décider d'en tuer plein d'autres. 2016, c'est Macron qui démissionne du gouvernement Valls, à la fin de l'été. Il entame sa spectaculaire opération de séduction. Il rallie à lui la gauche sociale-démocrate, qu'il trahira soigneusement. Mais surtout, il récolte les fruits de l'épuisement et du désarroi. À un pays déchiré, il propose l'apaisement, le dépassement des clivages, la recherche des bonnes solutions, en compagnie des meilleurs, loin de tout sectarisme. C'est cela qui marche, je crois. Ensuite, on aura Darmanin, Blanquer, la violence sociale d'un programme ultralibéral, mais on ne le sait pas encore, on croit à l'image un peu ridicule mais pas odieuse du jeune homme ouvert qui promet une pause dans le durcissement général. C'est ça qu'on veut, alors. C'est ça qu'il commence à nous vendre, en 2016. Et ça marche d'autant plus qu'il se propose comme rempart contre un dérèglement généralisé. Quelques semaines plus tôt, le Royaume-Uni votait le Brexit. Quelques semaines plus tard, Trump arriverait au pouvoir. Avez-vous eu comme moi l'impression, en cette nuit de novembre 2016, que le monde vrillait ? Vous êtes-vous réveillés avec une radicale impression d'inconnu ? 2016 finit dans une promesse de chaos. Mais si La Crèche doit se passer en 2016, c'est avant tout parce que c'est cette année-là que j'en ai écrit la première version. Sans contenir le moindre marqueur temporel voyant, la pièce témoigne d'un état du monde. Elle témoigne surtout de mon état à ce moment-là. Je dois doublement la situer : en un point du temps, et émanant d'une certaine subjectivité. Mon année 2016 fut l'année des grandes tristesses et des premiers réconforts. Je l'ai commencée documentariste, sélectionné dans un prestigieux festival dont j'attendais beaucoup et dont je suis revenu abattu : je l'avais espéré pendant plusieurs années, et ce n'était que ça ! Depuis plusieurs années, je peinais à trouver du sens à mon métier ; mais il en gardait un peu tant que j'attendais une reconnaissance qui m'avait toujours été refusée. Là, c'était fini, je voyais bien que je n'obtiendrais jamais mieux en faisant ce que je faisais, jamais mieux que ce petit plaisir d'orgueil dans un festival de l'entre-soi. Un non-événement. Parallèlement, j'attendais des nouvelles d'un manuscrit de roman que j'avais laborieusement écrit les années précédentes ; toutes les réponses d'éditeur furent négatives. Je n'arrivais pas à imaginer de nouveaux projets de films. J'avais repris quelques années plus tôt des études de philosophie par correspondance et je préparais un mémoire de Master 1 sur René Girard ; je me disais que, peut-être, je me réorienterais vers une carrière universitaire. En attendant, j'avais 33 ans, l'impression d'avoir échoué dans tout ce que j'avais entrepris, et d'être trop vieux pour que ça ne se voie pas ; j'avais déçu les attentes de ceux qui, depuis mon adolescence, me voyaient réussir. Je n'étais pas intermittent, les revenus liés à mon film précédent s'étaient taris, je m'étais inscrit au RSA, j'avais trois personnes à faire vivre et je ne savais pas comment gagner ma vie. En 2016, grand désarroi politique aussi, grande confusion en moi. La solitude professionnelle jouait beaucoup, je pense. J'avais suivi Nuit Debout, j'avais passé quelques soirées place de la République à Paris, puis place Guichard à Lyon ; j'avais été enthousiasmé par l'énergie qui se manifestait, au départ, puis accablé par la nature des débats. Je me décourageais vite à l'époque, et je jugeais beaucoup. J'avais une nostalgie sotte de la révolution égyptienne, que je croyais avoir vécue cinq ans plus tôt, alors que je n'avais fait que la filmer. Je trouvais les révolutionnaires français bien ridicules, et je ne voyais pas que je l'étais bien plus qu'eux, incapable de me fondre dans une énergie collective (ça c'est le théâtre qui me l'apprendrait), pétri d'un sentiment de distinction et de hauteur (c'est le théâtre qui m'en affranchirait). Confusion politique donc : à l'automne, en colère, je m'inscris sur les listes de la France Insoumise ; une semaine plus tard, las de ma propre colère, désireux d'en trouver l'antidote, je me signale sur celles d'En Marche. Je suis le citoyen versatile que sa solitude rend prenable. Je ne sais plus ce que je dois croire. En 2016, je vis encore avec la mère de mon fils et nous savons que ça ne durera pas, nous ne nous le disons pas si clairement, mais nous le savons, c'est sans conflit, juste une évidence qui monte, accompagnée d'une grande tristesse, et je n'ose le dire à personne, honteux, seul avec cette honte, dont je ne sais pas bien, aujourd'hui encore, de quoi elle est honte – honte d'avoir échoué, honte d'élever bientôt un enfant de divorcé ; une honte peut-être venue d'avant ma naissance, la honte de ma grand-mère qui préféra couper les ponts avec toute sa famille bretonne qu'avouer son divorce, puis qui préféra mentir à ses petits-enfants sur l'origine du nom de famille que nous lui connaissions – et qui n'était ni son nom de jeune fille, ni celui de notre grand-père – pour que nous ne sachions pas qu'elle s'était remariée et avait divorcé une seconde fois. Grande année de solitude, de mensonge et de façade. En 2016, j'ai l'impression que le « choc des civilisations » passe au milieu de mon environnement familial. Mes beaux-parents au Maroc ne savent pas quoi penser de Daech, ils sont troublés, c'est l'État islamique tout de même, est-on certain que ce soit si mal que ça ? Ils sont littéralistes – adorables, quiétistes, tout ce qu'on veut, mais littéralistes. Dès lors, dans un débat, celui qui emporte leur adhésion, ce n'est jamais le musulman subtil, celui qui fait jouer les niveaux de sens qui depuis l'origine font du Coran un texte riche ; c'est toujours l'islamiste qui débarque en pointant du doigt un verset belliqueux et qui intime l'ordre de l'exécuter tel quel. Ils n'ont aucun goût pour la violence ; mais ils n'ont aucun contrepoison face aux idéologues de la violence. Mon beau-père emmène mon fils à la mosquée et cherche à planifier sa circoncision, et je ne m'y oppose pas, c'est culturel, c'est riche d'être entre deux cultures, mais je me sens mal, de plus en plus, et mal de me sentir mal. Début 2016, l'affaire Baby-Loup commence à m'obséder. Cette histoire me passionne parce qu'elle est sans méchant. Elle me permet d'exprimer la double angoisse que je ressens cette année-là, face à l'islamophobie d'une part, face au raidissement religieux d'autre part. En toile de fond de ce raidissement, donc, il y a Daech. Dans les quartiers où j'enquête en 2016, à Chanteloup-les-Vignes d'abord, plus tard à Montreynaud, on me parle des « départs ». On m'en parle parfois pour me dire qu'il n'y en a pas, mais on m'en parle tout de même, cela fait partie de l'horizon. Les départs en Syrie. Dans certains quartiers, il y en a eu trois. Dans d'autres aucun. On se réjouit d'en avoir peu, on se compare. Des mamans me disent leur angoisse. Elles vivent dans un monde où ça peut arriver, elles semblent n'être pas certaines que ça ne leur arrivera pas. Il y a au loin un grand Moloch ; il attire à lui des enfants qui se brûlent les ailes à sa violence. Cet été-là, comme les précédents, nous l'avons passé au Maroc, dans cette famille qui m'accueille encore comme un des siens, et qui ne sait pas que c'est la dernière fois. C'est là-bas, dans les cafés de Casa ou la petite maison de l'ancienne médina, que j'écris La Crèche, au milieu de cette famille qui ne sera bientôt plus la mienne. J'ai écrit cette pièce comme un à-côté, en ignorant que ça allait être mon nouveau métier, qu'un an plus tard ce serait mon seul métier. Je l'ai écrite pour faire quelque chose de l'enquête que j'avais menée à Chanteloup-les-Vignes, plusieurs mois avant, dans l'idée d'en faire un documentaire, avant que l'idée de faire des films ne me dégoûte. Je l'ai écrite parce qu'il fallait bien que je m'occupe. Je ne savais pas qu'une sorte de miracle était en cours. C'est pompeux mais ce n'est pas exagéré, je me suis souvent dit qu'en 2016 il s'était produit un miracle. Étalé sur plusieurs mois. D'abord invisible. Manifestant ses premiers signes en pointillé. Ça commence dès janvier. Une amie belge me conseille d'aller voir Ça ira de Pommerat au TNP. Je ne sais pas pourquoi, j'y vais, alors que je n'allais jamais au théâtre. J'y vais seul. Je suis ébloui, estomaqué. J'en sors en me disant que, voilà, c'est ça que j'ai envie de faire quand je serai grand. J'ai 33 ans, je n'ai plus envie de faire des films, apparemment je ne serai jamais romancier, et tout à coup j'ai une vocation nouvelle ; je ne la prends pas bien au sérieux, je me dis qu'il n'y a pas de raison que je n'échoue pas là-dedans comme dans le reste, mais tout de même, me voilà habité d'un souvenir, et c'est lui qui donne à cette première version de La Crèche son rythme, sa fièvre. Au printemps, alors que je renonce peu à peu au cinéma, mon ami Nicolas m'encourage à faire une pièce de mon enquête à Chanteloup. Poussé par lui, je propose à quelques interprètes de passer trois jours avec moi, pour réfléchir sur la matière que j'ai collectée. À l'époque, je nourrissais une vraie jalousie à l'endroit des gens de théâtre, et des temps de recherche qu'ils savaient s'accorder : dans le cinéma, on ne se réunit pas pour faire des « labos », on ne se met pas à plusieurs pour chercher, on est seuls. Entre autres, il y a ces jours-là Raphaël Defour, Yann Lheureux, et puis Estelle Clément-Bealem, la plus grande comédienne française (certains disent que c'est Isabelle Huppert, ou Dominique Blanc, ou je ne sais qui, et ils ont tort ; elles sont bien aussi mais Estelle est mieux). Ces trois jours me stimulent comme j'avais l'impression de ne pas l'avoir été pendant des années. Pour autant, cela reste anecdotique, une sorte d'à-côté que je me suis offert, en marge de mon travail universitaire sur René Girard, dont j'espère une conversion professionnelle. Et l'été, depuis le Maroc donc, j'écris la pièce. Je le fais sans y attacher beaucoup d'importance. En septembre, nouvelle semaine de travail sur le texte avec les comédiens du printemps précédent, à Saint-Étienne, à l'occasion d'une invitation pour montrer l'un de mes films ; j'entame alors des repérages dans la ville, en me disant que ça pourrait être une bonne idée d'y relocaliser mon histoire. Et c'est à Montreynaud qu'on me parle d'une compagnie de théâtre qui s'apprête à y faire une résidence, le Collectif X ; j'en contacte le responsable, c'est Arthur Fourcade. La Grande Rencontre. Nous nous plaisons, il m'invite, je passe trois semaines avec eux, en novembre, désœuvré au point de pouvoir me le permettre, et c'est le coup de foudre, nous ne nous quitterons plus. À l'issue des trois semaines, je suis un membre de l'équipe. Enfin, en décembre, je rencontre Benoît Chantre, l'éditeur de René Girard. Il a aimé mon mémoire, il me propose d'écrire un livre. Je lui explique que je travaille sur l'affaire Baby-Loup ; il me dit : très bien, bon sujet, analyse-le avec les outils de Girard. On convient d'une sortie du livre en septembre de l'année suivante. Et voici comment je termine l'année : je fais du théâtre et j'écris un essai. Donc cette année terrible, cette année d'angoisse, fut aussi celle des rencontres extraordinaires, de la grande moisson d'amitié, des décisions importantes. L'année de la sortie de la solitude. Une année qui m'a mis en mouvement, alors que je m'étais habitué à l'idée que je ne bougerais plus, que mes inerties seraient celles de ma vie entière. L'année d'une sorte de renaissance. Et s'il m'a fallu renaître, c'est qu'une part de moi s'était éteinte. Sans doute le moi qui avait cru pouvoir correspondre à une certaine image qu'il s'était faite de lui-même. Cette année-là, j'ai vu s'effondrer un projet de vie dont j'avais fait mon identité sociale et intérieure ; ou plutôt j'ai admis qu'il s'était effondré depuis longtemps déjà, et que je fuyais cette évidence, comme un joueur qui double la mise en espérant qu'un prochain gain le rembourse de ses pertes. J'ai dû admettre que j'habitais la vie d'un autre, et depuis longtemps. Une vie qui ne tenait plus que pour les autres, pour préserver une certaine image, et qui ne dupait personne. Ce décalage à moi-même me rendait irritable, méfiant ; je tirais de grandes vérités générales, que je croyais objectives, à partir de cet état intérieur. Avec le recul, en pensant à celui que j'étais alors, j'ai l'impression de comprendre la matrice intérieure des postures réactionnaires. Ce type-là est mort, un autre a pris sa place. J'ai eu alors accès à une sincérité que je désespérais de trouver. Et La Crèche a été le premier endroit où ça s'est manifesté. C'est tout cela que signifie cette pièce, pour moi : le projet qui m'a fait passer d'un monde professionnel à un autre, mais aussi la première œuvre où j'ai eu l'impression de ne pas me travestir. Alors oui, il y a eu une sorte de miracle, et il a pris une certaine apparence, il porte un nom : le théâtre. L'amitié aussi, beaucoup. Mais vraiment, le théâtre. Ce truc où je n'allais jamais, où je ne connaissais rien, et que je regardais de loin comme une activité vaguement surannée. Ce champ dont je me suis forgé en retard et en accéléré une sorte de culture, mais dont je n'ai connu aucune des étapes de socialisation traditionnelle. Je dis souvent que notre théâtre s'efforce de faire effet, et ça peut faire un peu formule, mais au fond il y a quelque chose de très concret, dont je suis moi-même l'exemple : sur moi, ça a marché ; le théâtre a fait effet, il a changé ma vie, et c'était en 2016. Si j'essayais d'être ici un plus précis, je dirais que le théâtre m'a fait sortir de la méfiance, dans tous les sens qu'on peut donner à ce terme. Et quelle détente alors... Quel soulagement. Il redevient possible de s'abandonner aux autres. De manière extrêmement cryptique, la pièce La Crèche porte tout cela. C'est une pièce de genèse. Elle est supposée être une adaptation de l'affaire Baby-Loup ; mais elle ne se contente pas de ça, elle décrit un certain monde autour de cette affaire ; et elle le fait avec un certain prisme. Je crois que je dois rendre explicite, dans la pièce même, le fait que ce monde est celui de 2016, et qu'il est vu par moi, déformé par mes angoisses de cette année-là. Assumer une subjectivité de romancier plutôt qu'une posture de documentariste. La pièce est personnelle par sa structure même. Elle raconte le désarroi des opinions antagonistes, la montée de la tension, elle porte trace de ma tentation du ressentiment. Elle est étouffante, cette pièce, plus qu'aucune autre que j'ai écrite depuis. Peut-être suis-je trop heureux, maintenant, pour écrire une pièce aussi dure. À la relire, j'en ai été surpris : la traversée est oppressante, et l'on sent que ce n'est pas un effet esthétique, une coquetterie d'artiste qui s'amuse à mettre son public dans l'inconfort, non, c'est la restitution d'un vrai malaise face à un monde où l'on ne sait plus quoi penser, ni qui aimer. Ça pourrait s'arrêter là. Mais la pièce a un dernier tiers qui bifurque. Une dernière partie qui travaille à une sorte de libération. Ce desserrement, je le lis aujourd'hui comme mimétique de celui que j'ai moi-même vécu. La pièce épouse mon mouvement intérieur, et je m'étonne de ne l'avoir jamais compris jusqu'ici. Le conflit travaille à son propre dépassement. On se dispute fort dans la pièce, on s'oppose brutalement, et il ne faut pas faire semblant de le faire, car sinon les dés seraient pipés ; la pièce est une épreuve. Mais il y a une récompense, au bout. Les silences partagés de la dernière scène. La grande détente qui parcourt le corps de Yasmina. La déclaration audacieuse de Florence. La perplexité tranquille de Rachida. Le sourire triste de Francisca. La fin de la pièce a la sérénité douce-amère des lendemains de tempête. On y voit des personnages essorés de leur colère et de leur raideur, fourbus ensemble. Maintenant qu'on s'est tout dit, qu'on n'a rien laissé sous silence, on peut vivre ensemble, et ce n'est pas un vœu pieux : c'est possible, la pièce le claironne de manière performative. Mon « miracle » de 2016, je ne sais si la pièce l'a causé ou l'a simplement enregistré. Mais en tout cas, il est là, dans la bascule narrative du récit. Le miracle qui m'a rendu disponible au monde, m'a affranchi de l'amertume, et m'a donné enfin, passé trente ans, un centre de gravité éthique et politique. Les échos n'en ont pas faibli depuis. L'Harmonie Communale est née là.