Le printemps arabe en Irak

24/02/2011

Cet article est paru dans RUE 89 le 24/02/2011.

http://rue89.nouvelobs.com/2011/02/24/en-irak-aussi-la-population-se-souleve-pour-la-democratie-192097

 

A présent, les choses sont claires : la nation arabe existe, elle repose sur une vaste dynamique des peuples qui communiquent, par delà leurs frontières et les pouvoirs politiques qui les musèlent, grâce aux réseaux sociaux, aux chaînes de télévision internationales et aux diasporas diverses ; en face de ces peuples civilisés, spontanément organisés, des pouvoirs finissants prouvent jour après jour qu’ils n’ont aucun respect de la vie même de leurs citoyens. 

 

Un « jour de la colère » en Irak

Si cette distribution des rôles est très claire dans la plupart des pays arabes aujourd’hui insurgés (Yémen, Jordanie, Algérie, Bahrein, Libye...), un pays échappe à cette lisibilité immédiate. Sa situation intérieure extrêmement complexe semble faire renoncer les analystes à même évoquer les évènements qui s’y déroulent. Ce pays, c’est l’Irak. 

Ces jours-ci, d’énormes manifestations ont eu lieu dans toutes les grandes villes, y compris au Kurdistan. S’y mêlaient toutes les communautés dont on fait croire depuis huit ans qu’elles n’ont pour vocation que de se massacrer entre elles. La répression du soulèvement a déjà commencé et l’on craint une escalade de la violence d’ici au 25 février, le « jour de la colère » annoncé par les différents mouvements de protestation. 

On n’en parle quasiment pas dans les médias français. Au fond, la violence en Irak est devenue tristement coutumière. On ne sait plus qui en rendre responsable : les forces d’occupations, leurs supplétifs privés (mercenaires employés par le gouvernement américain...), le fantoche pouvoir irakien, ses différentes factions (milices sectaires), la résistance intérieure patriote... 

Tentons de résumer la situation pour comprendre en quoi nous devons arrimer les évènements irakiens au vaste mouvement des peuples arabes de ce début d’année.

 

L’Etat démantelé depuis 2003

Ce qu’on a appelé le processus de démocratisation en Irak, mis en place par les Américains à partir de 2003, est en réalité une tentative cohérente de démantèlement de l’Etat central irakien. 

Saddam Hussein, c’est entendu, était un dictateur indéfendable. Mais il était pour autant patriote et tenait à ce que son pays dispose à son gré de ses ressources pétrolières. 

Quand les néoconservateurs, en plus des fictives armes de destruction massive, ont invoqué les droits de l’homme pour justifier l’invasion de 2003, ils camouflaient doublement leur intention véritable, que les années suivantes ont révélé dans toute son ampleur : ils ne voulaient plus d’un Irak unifié dont la force politique entravait leur projet d’un Moyen-Orient morcelé et soumis à leurs intérêts économiques. 

Pour se débarrasser de Saddam, il eut suffi de le destituer, en gardant l’architecture de l’Etat existant. Ce n’eut pas été pour autant légitime, mais du moins les Américains seraient-ils aujourd’hui plus crédibles quand ils prétendent vouloir la stabilité de l’Irak. 

Au lieu de ça, dès 2003, le processus de « débaasification » a consisté à déposséder complètement le pays de sa large classe moyenne, principalement employée par l’Etat – et plus généralement de tous ceux qui gardaient à cœur l’idée d’un Irak uni que ne grignoteraient pas les tensions communautaires. 

Rappelons que le parti Baas est à son origine un parti panarabe, socialiste et nationaliste, militant pour la défense de l’intérêt arabe, la nationalisation des ressources et la redistribution de leurs revenus au peuple. 

Que Saddam en ait fait l’instrument de son régime totalitaire n’est pas douteux ; mais les baasistes étaient minoritairement des partisans convaincus de Saddam. La débaasification est donc la première catastrophe de l’occupation.

Son entreprise fut menée au nom du principe de « chaos créatif », concept forgé par les think tanks néo-conservateurs et qui a mené à la désintégration de toutes les infrastructures de l’Etat, incapable aujourd’hui de fournir le moindre service à la population (électricité, eau...). A cela s’ajoute une corruption généralisée. 

Précisons que ces problèmes n’existaient pas sous Saddam et sont une pure création de l’occupation. 

 

Les clivages religieux exacerbés

La deuxième catastrophe est d’avoir donné le pouvoir à des exilés sectaires, tous absents d’Irak depuis plusieurs décennies et dont l’unique but est d’assurer leur pouvoir sur la communauté qu’ils estiment avoir pour charge de représenter. Ces dirigeants sans base populaire vivent coupés de leur peuple, à l’abri de la protection de l’occupant. Aucun d’eux ne tient à l’existence du pays qu’il prétend diriger, à commencer par le président Talabani et le Premier ministre Maliki.

L’Irak est aujourd’hui la proie d’une coalition stratégique dont les membres ont tous intérêt à la division du pays. Leurs milices sectaires respectives prennent bien soin évidemment de ne pas se massacrer entre elles puisqu’elles partagent le même projet : la destruction de l’unité irakienne. Elles ne s’attaquent qu’à la population civile qui bientôt n’a plus d’autre choix, en l’absence d’un Etat protecteur, que de demander protection aux milices de leur communauté. 

Les familles mixtes – sunnites-chiites, qui représentaient en 2003 30% des foyers irakiens – et les minorités se retrouvent dans une situation impossible alors que progressivement, les quartiers se communautarisent : elles sont acculées à l’exil. 

Les énormes vagues d’exil n’ont pas eu lieu en 2003-2004, au plus fort de la guerre et des bombardements ; elles ont eu lieu en 2006-2007, au moment des assassinats sectaires... Ces réfugiés ne peuvent plus aujourd’hui rentrer chez eux : les quartiers qu’ils ont quittés sont devenus exclusivement habités et contrôlés par l’une ou l’autre des communautés et sa milice affiliée. 

Remarquons par ailleurs que les millions d’Irakiens de toutes classes sociales et de toutes communautés contraints à l’exil et regroupés en Jordanie et en Syrie cohabitent pacifiquement. La violence inter-communautaire n’est que le fruit de la construction politique initiée par l’occupation en Irak. 

Cessons donc d’essentialiser les conflits internes irakiens. Il ne s’agit pas d’une guerre civile mais de l’instrumentalisation par un pouvoir criminel de forces armées attaquant alternativement les différentes communautés de la population civile.

 

Une guerre pour détruire 

On ne peut pas douter que tout ceci soit le fruit d’une stratégie de long terme. Le problème des différentes administrations américaines n’a jamais été spécifiquement Saddam ; le problème a toujours été l’existence d’un Etat irakien fort et séculier, doté d’une classe moyenne importante et d’une culture politique nationaliste moins complaisante avec les intérêts américains que les voisins du golf. 

Depuis huit ans, la résistance intérieure – armée, civile et politique – n’a pas cessé. Son discours est resté le même : fin de l’occupation, annulation de ses conséquences et unité irakienne contre les tentatives de division. Ceux qui croient tout savoir diront : c’est la minorité sunnite, furieuse d’avoir perdu le pouvoir en Irak, qui anime cette résistance. 

 

En Irak, on proteste aussi pour la démocratie

Les manifestations de ces derniers jours opposent à cette vision un spectaculaire démenti. En plein Kurdistan notamment, le peuple kurde qu’on croit désireux d’indépendance proteste contre ses dirigeants solidairement avec les manifestations dans les régions arabes et turkmènes, qu’elles soient majoritairement chiites ou sunnites. Et le pouvoir régional kurde fait tirer sur son peuple. 

Le vocabulaire adopté par les médias occidentaux participe inconsciemment du projet sécessioniste. On ne parle plus d’Irakiens mais exclusivement de chiites, de sunnites ou de Kurdes. 

Au passage, dans cette présentation, les minorités religieuses (les chrétiens, les yazidis, les Shabaks) ou ethniques (les Turkmènes) sont oubliées, ainsi que le caractère arabe du pays. Les Irakiens ne sont plus majoritairement arabes mais chiites ou sunnites. Leur réactivité aux soulèvements tunisien et égyptien et la solidarité qu’ils ont exprimée doivent nous rappeler leur sentiment d’appartenance historique, culturelle et géographique à la nation arabe.

 

Pacifiques et unis contre le pouvoir

Depuis que deux avions se sont écrasés à New York, permettant de justifier deux guerres initiées par l’Occident, on nous dépeint les peuples arabes comme islamistes, sanguinaires et fratricides... Nous les découvrons pacifiques et unis contre les pouvoirs qui les oppressent grâce à la complicité de nos dirigeants. N’attendons pas que les manifestants irakiens soient massacrés pour comprendre la nature de leur mouvement. 

Le régime irakien actuel est illégitime et ne tire son pouvoir que de l’organisation planifiée de la violence. Les Irakiens sont depuis plus de vingt ans les victimes collatérales d’un vaste engrenage géostratégique dont l’enjeu central est leur division, nécessaire à chacune des parties en place, et qui a produit des centaines de milliers de morts et 5 millions de réfugiés à l’extérieur et à l’intérieur du pays. 

Sauf par sa résistance armée, ce peuple, trop occupé à survivre, n’a pas eu l’occasion de faire valoir son unité contre les discours qui l’atomisent ; aujourd’hui qu’il descend dans la rue, c’est cette unité qu’il nous faut entendre. Il existe bel et bien un peuple irakien auquel un régime criminel et ses alliés puissants continuent de faire la guerre.

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