Fillon et l'emballement mimétique

08/03/2017

Contre toute attente, contre les sondages qui le disent battu, contre le bon sens, Fillon ne veut pas se retirer. Il se pense le mieux placé. Il est le meilleur rempart au Front National, pense-t-il. La fameuse « base » qui ne l'a pas lâché, s'il venait à l'être par les siens, se consolerait dans les bras de l'autre populiste de droite de cette élection...

Le pire, c'est qu'il a sans doute raison. Mais quel meilleur aveu pourrait-il faire ?

François Fillon est le meilleur rempart contre Marine Le Pen parce qu'il est plus ou moins devenu une nouvelle Marine Le Pen. Cette colère que les électeurs épanchent grâce à lui, cette révolte anti-système, il peut encore la retenir sur son simple nom. Le hasard des investigations journalistiques l'a fait victime d'un « système » dont il était le meilleur serviteur ; le voici donc bien placé pour séduire et tromper tous ceux qui veulent en découdre, tous azimuts. Peu importe qu'il soit ultra-libéral pour les ouvriers, impitoyable avec les chômeurs, mais protecteur de l'injustifiable rente d'état dont bénéficient les notaires (« injustement martyrisés », dit-il, par la loi Macron). Peu importe que sa fameuse rigueur, ce ne soit jamais que pour les autres – ceux qui ne sont pas de son monde. Peu importe qu'il prône la tolérance zéro pour les délinquants pauvres, et qu'il ait pendant des années capté indûment, au profit de sa famille, des sommes extravagantes. Peu importe que François Fillon soit la définition même de la politique de classe. De la défense exclusive des nantis. Peu importe que chacune de ses positions soit une trahison de ce gaullisme qu'il prétend défendre. Peu importe que la politique qu'il se promet d'appliquer – et qui sera inapplicable – soit contraire aux intérêts objectifs des malheureux tentés par le vote FN. Il est le meilleur rempart contre Marine Le Pen parce que sa « base » s'est radicalisée – comme l'a justement fait remarquer Juppé ; et maintenant qu'elle est radicalisée, il faut bien un candidat qui satisfasse cette grande vibration de colère. Fillon incarne la résistance à l'ordre des juges et des médias, l'ordre des « sachant », par qui une partie des français se sent méprisé. Cela semble inouï au regard de son parcours, mais par l'effet des circonstances, Fillon est devenu le seul candidat qui permette de capter une grande partie de la colère anti-système qui s'exprime au sein du peuple de droite.

Mais qui l'a déclenchée cette colère ? Pourquoi ce peuple de droite s'est-il crispé à ce point ? Pourquoi nous retrouvons-nous au premier tour de cette élection avec deux candidats anti-système de droite qui cumulent autour de 45% des intentions de vote ? Où sont passés les gens de droite responsables et probes ? Où sont passés ces honnêtes bourgeois conservateurs qui votent pour la stabilité ?

On croit souvent que les tendances politiques, dans la population, sont des masses inertes, toujours déjà là, dans l'attente de l'offre qui répondra à la demande qu'ils formulent silencieusement. Ainsi Sarkozy ou Fillon ont-ils, chacun en leur temps, prétendu répondre à une certaine demande qui leur aurait préexisté, en singeant les discours du Front National. Mais les choses sont plus dynamiques que ça : les politiques produisent l'opinion autant qu'ils lui répondent.

La droite responsable et conservatrice, qui en avait soupé du sarkozysme survolté, et à qui l'identité heureuse de Juppé faisait horreur, croyait avoir trouvé en Fillon son père tranquille, son honnête chef de famille, qui restaurerait l'ordre et la vertu. Elle avait voté contre le candidat des médias, et contre le grossier parvenu. Fillon, c'était le candidat d'une droite bien tempérée : conservatrice sur le plan sociétal, complaisante avec les milieux de l'argent, indifférente aux questions écologiques, inflexible sur le plan des valeurs morales et de la probité. « Imagine-t-on le général De Gaulle mis en examen ? » avait-il demandé un jour d'été à ses maigres troupes, alors qu'il était quatrième dans les sondages, et que pas un journaliste ne songeait à s'intéresser à son passé. Le peuple qui a voté Fillon voulait un conservateur libéral honnête et vertueux. « La prospérité, mais pas la pagaille », comme aurait dit le général, justement.

Alors pourquoi la fameuse « base » ne lâche-t-elle pas Fillon ? Pourquoi ne réclame-t-elle pas haut et fort son remplacement par un autre candidat, mieux placé pour faire gagner ses idées ? Bien entendu, lui imposer Juppé aurait été trahir la tendance clairement exprimée lors des primaires ; mais enfin, la droite ne manque pas de conservateurs honnêtes et droits. Baroin ferait l'affaire.

Il me semble que si cette « base » soutient Fillon au risque de perdre l'élection, c'est qu'elle s'est prise au jeu de l'anti-système. Il y a un plaisir particulier à se sentir nager à contre-courant. À être de ceux qui ne cèdent pas à l'esprit du temps. Ces électeurs semblent adopter unanimement ce qu'en science sociale on nomme la « stratégie de l'enfant terrible », et qui comporte une part non négligeable de volupté et d'adrénaline.

Pour ces gens de droite, le plaisir est tout nouveau. Mais il semble qu'ils ne puissent plus s'en passer. Ce qui leur faut, maintenant, c'est un guerrier seul contre tous, un chevalier qui affronte les petits marquis de l'époque. Par ses coups de menton et ses discours complotistes, Fillon a créé une demande de candidat anti-système.

Voilà qui doit nous interroger. Dans son dernier livre, Achever Clausewitz, René Girard a théorisé ce qu'il appelait la « montée aux extrêmes » : les camps se raidissent mimétiquement et sont entraînés par des conflits paroxysmiques. Fillon a joué avec le feu. Il a chauffé à blanc le corps électoral qui le soutient, afin d'être le seul dans son parti à pouvoir satisfaire la colère qu'il attise. Mais tout se paye un jour. On ne gagne jamais à radicaliser son camp. Les foules furieuses finissent toujours par se retourner contre ceux qui croyaient les maîtriser. Fillon et les notables compassés qui lui servent de porte-flingues jouent aux apprentis sorciers avec une opinion que rien ne pourra calmer. Les militants fillonistes à qui j'ai parlé ne sont plus rationnels ; ils veulent en découdre.

Et Fillon ose alerter sur le risque de guerre civile...

Le monde politique français est devenu centrifuge. Tournoyant sur lui-même à l'allure d'une planète saisie de radicalité, il projette chacun vers son extrême. Hamon passe plus de temps à négocier les maigres réserves de voix que pourrait lui apporter Jadot qu'à essayer de réconcilier son camp. Fillon tente de capter une part du capital Le Pen, qui ne faiblit pourtant pas, laissant orphelins les juppéistes. La machine tourne de plus en plus vite. Et c'est toujours l'autre qu'on accuse de la faire accélérer.

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